Chapitre 10 : La conflictualité sociale : pathologie, facteur de cohésion, ou moteur du changement social ?

Comment expliquer l’évolution des mouvements sociaux ?

Le conflit, la conflictualité est dans le langage courant, l’expression d’un antagonisme, d’une opposition, d’une lutte, d’un affrontement. Le conflit social oppose des groupes sociaux. Il peut être latent, c’est-à-dire non encore déclaré (tensions, désaccords implicites, résistances passives…), ou explicite, ouvert et déclaré (donnant lieu à ce moment-là à des expr essions spectaculaires et visibles sous forme de mouvement social ou d’actions collectives : grèves, manifestations, …).
Il peut porter sur des droits précis, des ressources disputées (par exemple, distribution des revenus), mais aussi sur un objectif général, une orientation ou une organisation générale de la société (certains auteurs parlent alors de maitrise de l’historicité).

Conflits sociaux : (conflictualité sociale) affrontement entre groupes sociaux n’ayant pas les mêmes intérêts, positions et idées. Le conflit peut être latent (non déclaré, potentiel) ou ouvert. Le conflit social doit être distingué du conflit entre individus.

La première question est celle de l’évolution des types de conflits. On se demande si les conflits du travail, au centre de la société des 19ème et 20ème siècles ne laissent pas la place à de nouvelles formes de conflits.

Les sociétés industrielles, apparues après la révolution industrielle, se caractérisent par un nouveau mode de vie dominant autour des villes (urbanisation et concentration ouvrière près des usines) et l’émergence d’un nouveau groupe social (la classe ouvrière, constituée au départ d’anciens vagabonds chassés des campagnes).
Ce nouveau groupe social va être un acteur central des conflits sociaux au 19ème et au 20ème siècle, pour changer les règles du jeu du capitalisme concurrentiel (le pouvoir appartient à celui qui fixe les règles du jeu). Aujourd’hui, les conflits autour du travail prennent de nouvelles formes.

I. Les transformations des mouvements sociaux

Au 20ème siècle et pendant les Trente Glorieuses (1945-1975), la lutte (portant sur la rémunération, les conditions de travail et les droits…) a pris de multiples formes (grèves, manifestations, etc..) et a effectivement profondément modifié l’organisation de la société. Les vagues de grèves successives débouchent sur des avancées sociales et institutionnelles : congés payés en 1936, création du SMIG en 1959 puis du SMIC… De nombreux droits sociaux sont peu à peu accordés : allocations familiales, Sécurité Sociale (1945), assurance chômage et Unedic (1958)…

La lutte sociale au départ sévèrement réprimée (par la violence physique, par des campagnes de dénigrement médiatiques…) a permis d’aboutir à une véritable révolution copernicienne (l’entreprise au service des travailleurs, et non l’inverse).

Cependant à partir des années 1980 (approche néo-libérale) et dans un contexte de chômage de masse, les mouvements sociaux porteurs de droits, sont devenus des conflits défensifs (conservation des acquis sociaux). Les conflits ont pris des formes nouvelles.

A. Nouvelles formes et nouveaux moyens

1. De nouvelles formes : un recul numérique et des conflits plus courts, violents, localisés

En effet, on compte 4 à 5 fois moins de jours de grève dans les années 2000 que dans les années 1950-70 : on passe d’une moyenne de 2,5 millions de journées individuelles non travaillées en 1950-1970, avec par exemple la grève des mineurs en 1963, à environ 500 000 en moyenne aujourd’hui, soit une division par plus de 4.

Il faut cependant constater une légère sous-estimation de la conflictualité contemporaine puisque les inspecteurs du travail (de moins en moins nombreux) ne font « remonter » que les conflits déclarés et durables de plus de trois jours. Or, la conflictualité prend des formes nouvelles plus courtes et répétées (grève d’un jour ou perlée, débrayage, manifestations, pétitions…), les salariés pratiquant des formes de conflits moins couteuses que la grève longue, y compris dans la fonction publique. Les derniers conflits du travail en 2017-2018 s’inscrivant dans cette logique.

Les conflits sont aujourd’hui :

  • plus courts (3 jours en moyenne par gréviste, alors qu’il n’était pas rare d’observer des conflits durant plus d’un mois dans les années 1950-60)
  • plus violents : menace de pollution, prise en otage, séquestration des dirigeants et managers à la fin des années 2000 (Sony), menaces de faire sauter des bonbonnes de gaz. Les seuls conflits qui ont obtenu quelque chose, sont ceux qui ont été extrêmes. Les médias attendent du croustillant pour faire médiatiser.
  • plus localisés (sur une seule usine) et locaux (impact sur une ville, exemple La Redoute à Roubaix en octobre 2013, Lejaby en 2013 conduisant à une reprise par les salariés,)
  • plus catégoriels : les ouvriers défendent avant tout leur situation personnelle, suite par exemple à l’annonce d’un plan de licenciement. Parfois sans impulsion syndicale, avec des coordinations « sauvages » ou en « hiérarchie plate » sans leaders, cordonnées par le web (autour de 10% des cas, comme par exemple le mouvement des indignés) même si les nouvelles générations de syndiqués plus jeunes, plus radicaux et plus en phase avec les frustrations de nombreux ouvriers, oeuvrent pour encadrer les conflits
2. De nouveaux moyens : médiatisation et rôle d’internet

Les formes d’actions sont alors très différentes (et mal comptabilisées) : débrayages courts, actions juridiques, actions symboliques, appel aux médias et à l’opinion publique, prise en compte de la dimension européenne.

Nouveaux thèmes et nouveaux acteurs
Touraine : Il y aussi de nouveaux acteurs et de nouvelles formes d’actions : il y a méfiance générale vis à vis des délégataires de pouvoirs (syndicats, partis politiques), un refus des formes d’actions traditionnelles (grèves, occupations…) et la promotion d’actions radicales, médiatiques (exemple d’Act-up et le Sida), rapides (et parfois festives), utilisant les nouvelles technologies (Internet).

Les nouveaux acteurs cherchent à faire pression sur le pouvoir politique en utilisant l’opinion publique. Cela explique aussi le recours à des formes d’actions spectaculaires et médiatiques. Mais les médias attendent du croustillant pour faire médiatiser, ce qui peut expliquer en partie l’augmentation de la violence des conflits : on recherche l’impact médiatique.

On lutte alors pour imposer à l’adversaire l‘étiquette du corporatiste, c’est un premier sous-combat médiatique pour s’assurer une bonne position, car les médias pilonnent ceux qu’ils choisissent d’étiqueter corporatistes (exemple des anti-avortement présentés comme des fou-furieux). L’organisation structurelle des médias aujourd’hui est en défaveur des mouvements sociaux. Le combat porte donc plus sur les modalités de médiatisation du conflit, que sur le conflit en lui-même.

B. Une modification des acteurs et une évolution des enjeux (de la conflictualité sociale)

1. De nouveaux acteurs : désyndicalisation (coordination non syndicales), employés, MNS

Désyndicalisation

Alors que les syndicats français n’ont jamais été autant investis de fonctions et de pouvoirs institutionnalisés, ils sont pourtant en crise en raison de la baisse sensible du nombre d’adhérents (il reste environ 2 millions de syndiqués, dont 50% dans le public) et du taux de syndicalisation (autour de 8% des actifs occupés en 2004, 10% en 2000 contre 22% en 1981 et 25% en 1953), d’une part, et de l’émergence de modes d’expression collectifs concurrents (associations, coordinations locales, syndicats alternatifs plus radicaux comme SUD) d’autre part.

Employés et non plus ouvriers

La grève n’est pas culturellement pratiquée dans les bureaux mais dans les usines. Et, comme il y a de moins en moins d’ouvriers et de plus en plus d’employés, sédentaires, avec un niveau d’études plus élevé… Il y a une baisse de la conflictualité.

Modèle ITO et NMS

Touraine (modèle ITO) a montré comment le mouvement ouvrier avait porté le changement social. La grande question aujourd’hui est de savoir s’il existe d’autres groupes sociaux capables d’impulser de tels changements sociaux.
Selon Alain Touraine, un mouvement social véritable (et pas une simple action collective) se caractérise indissociablement par son :

  • Identité commune (reconnaissance par les autres et par l’acteur lui-même, de l’appartenance à un groupe, comme Marx il dit que c’est dans la lutte que se constitue la conscience),
  • Opposition (l’identification d’un adversaire lors d’un conflit et donc la conscience d’intérêts communs)
  • Totalité (l’adversaire développe un projet de société touchant l’ensemble de la société. La maîtrise de l’historicité, c’est-à-dire la lutte pour orienter la société (et pas seulement des intérêrts immédiat du petit groupe), constitue le nouvel enjeu de la lutte des classes)

Avec le modèle ITO, Touraine va proposer une interprétation de l’évolution des conflits dans la France des années 70-90. Le mouvement social ouvrier a dominé pendant toute l’après-guerre. Les conflits étaient principalement lié au travail (grèves nombreuses et longues) et opposaient le patronat (et l’Etat) aux ouvriers. Depuis, on assiste à un déclin relatif de ce type de conflit. Ce déclin marque la fin de la société industrielle selon Touraine, et l’émergence de la société post-industrielle. Apparaîtrait dès les années 70-80, dans la société post-industrielle (sans se substituer totalement aux anciens mouvements ouvriers), des NMS (Nouveaux Mouvements Sociaux, nouvelles formes de contestations) plus adaptés aux nouvelles populations plus instruites et portant sur des questions plus larges (questions « sociétales »). Femmes, antiracistes, antihomophobie, altermondialistes, écolos…

Mouvements sociaux : ensemble des actions collectives menées par des groupes sociaux pour transformer l’ordre social ou atteindre un objectif particulier en s’opposant à un autre groupe.

conflicutalité sociale NMS

Touraine : Des groupes de pressions se mettent en place et jouent un rôle de contrepouvoir (exemple de Greenpeace, mouvement des « indignés »). Ces mouvements permettent des identifications identitaires et vont contribuer, quand ils s’enracinent, à structurer l’opinion des citoyens (a l’exemple des écologistes, devenus ensuite parti politique ou du mouvement de Beppe Grillo en Italie).

On constate aujourd’hui que les NMS identifiés par Touraine dans les années 70, n’ont pas pris le relais des mouvements ouvriers en tant qu’acteur collectif central, capable de modifier l’Histoire. De nombreux mouvements se limitent à des revendications catégorielles et ciblées. Ces dernières années 2000-2010 voient cependant l’apparition de nouveaux mouvements sociaux comme Attac, les « indignés », qui se placent délibérément sur le terrain de la lutte des idées(luttes alter mondialistes, antilibérales, écologiques…) et cherchent à faire pression sur le pouvoir politique en utilisant l’opinion publique. Cela explique aussi le recours à des formes d’actions spectaculaires et médiatiques.

2. De nouveaux enjeux : défensifs (et post-matériels)

De nouveaux mots d’ordres

On observe un changement significatif des mots d’ordres, et des motifs de conflits, depuis les années 50. On passe d’abord des revendications salariales (« équivalent revendicatif généralisé » pendant les Trente glorieuses) aux revendications portant sur le niveau de l’emploi et les conditions de travail dans les années 1970-2000.
Cependant, on observe depuis une quinzaine d’années (2004), une reprise des mots d’ordres salariaux sans doute en raison de l’explosion des bénéficesaffichés par les grandes sociétés engagées dans des opérations de séduction des actionnaires en parallèle d’opérations de licenciement (exemple de Carrefour en 2018).

Les raisons « objectives » (car mesurables) et matérielles ne suffisent pas toujours, comme le prouve la persistance de fortes inégalités, sans explosions sociales majeures.

Les raisons subjectives d’une mobilisation

On peut aussi considérer que ce qui compte pour déclencher une action collective, n’est pas la réalité d’une situation, mais la perception de cette situation. On identifie ainsi des raisons « subjectives » d’agir collectivement, liées à la perception qu’ont les individus de leur situation vis à vis des autres (parfois en décalage à cause d’un mode de diffusion biaisé de l’information).
Ainsi, Tocqueville et ses continuateurs contemporains montrent que la progression objective de l’égalité des situations augmente le sentiment de frustration relative (décalage entre niveau d’aspiration et perception de la situation). Le serf n’imagine pas accéder au niveau de vie du seigneur, mais l’urbain d’aujourd’hui évalue très nettement le niveau de vie de son voisin.
Cela devrait amener nos sociétés occidentales contemporaines, globalement nettement plus égalitaires, à des situations…explosives. Or ce n’est pas du tout le cas. En effet, la progression du sentiment individuel de frustration n’entraîne pas (encore, à l’heure actuelle) de mouvements collectifs importants. Il y a un fossé persistant entre la colère individuelle et l’action collective qui s’explique par de nombreux facteurs identifiés par des auteurs comme Hirshmann, Olson ou Tilly.

Touraine identifie de nouveaux thèmes portant sur une lutte de valeurs (luttes symboliques) : altermondialistes, écologie, égalité des femmes, régionalisme, minorités ethniques, orientations sexuelles (exemple de la Gaypride)…. Les nouvelles revendications traduisent une forte demande de reconnaissance et de valorisation identitaire (cf. R. Inglehart ci-dessous), l’objectif intermédiaire étant la modification et la production de nouvelles normes juridiques. En même temps, les objectifs sont souvent localisés et précis.

II. Facteurs explicatifs des transformations des mouvements sociaux

A. La crise et l’évolution de la structure sociale changent les comportements

1. Le passage à la mobilisation collective n’est pas automatique. Crise, précarisation des emplois, individualisme, Oslon, Exit Voice Loyalty

L’augmentation du chômage touche principalement les ouvriers, fragilisant leur position, et induisant des stratégies individualistes : la peur de s’engager dans un conflit en raison du risque de perte d’emploi. Le chômage est donc utilisé comme moyen de pression massif sur les salariés. On se replie sur ses propres intérêts et on adhère plus à aucun syndicat, on ne s’engage plus dans aucune lutte sociale…Progression de l’individualisme. On se bat pour ses propres droits et on se fiche de l’intérêt général. Cet argument explique à contrario, la plus grande conflictualité dans le secteur public aux emplois protégés.
Le risque emploi est d’autant plus fort dans un contexte de faible progression des niveaux de vie moyen, et d’endettement croissant des particuliers (crédits à la consommation). La disparition des grandes concentrations ouvrières en raison des politiques d’externalisation et de délocalisation et la montée des emplois atypiques suscitée par l’exigence de flexibilité génère aussi de l’incertitude, et freine les implantations durables sur un lieu de travail (propices à la conflictualité).

Hirschman observe 3 comportements types des individus confrontés à un problème :

  • la loyauté (Loyalty, on cherche à maintenir la coopération à tout prix malgré les divergences, l’envie ou la colère. Ce type de comportement caractérise les sociétés à fort contrôle social) « je me tais même si je ne suis pas content »
  • la protestation (Voice, on exprime publiquement son ressentiment, mais on veut continuer à collaborer à vivre ensemble sans couper définitivement les ponts. Cela caractérise les sociétés à faible contrôle social. Seule cette réaction est susceptible de donner naissance à un mouvement collectif) « battons-nous, parlons! »,
  • et la défection (Exit, on réagit par la fuite : c’est par exemple, un comportement type du consommateur insatisfait, dans les sociétés à faible contrôle social).
  • Les sociologues contemporains ajoutent un quatrième type : l’apathie, caractérisée par une absence de réaction, on s’isole tout en donnant le change dans les sociétés à fort contrôle social.

On comprend alors que le passage à la mobilisation collective (protestation) ne soit pas automatique.

2. Evolution de la structure sociale : fin des conflits de classes, Ingelhart

Les ouvriers ne formeraient plus une classe sociale au sens marxiste en raison de leur déclin numérique et relatif (ils ne représentent plus que 20% des actifs), d’une culture moins spécifique avec des comportements et pratiques qui se rapprochent des autres groupes sociaux (homogénéisation), et un sentiment d’appartenance de classe en diminution. Dans le même temps, la progression numérique des couches moyennes salariées plus instruites, exerçant en milieu tertiaire fait émerger des revendications moins matérialistes, moins révolutionnaires et plus larges (cf. thèses de Ingelhart).

Comment expliquer l’émergence de nouveaux mouvements sociaux ?
Première hypothèse : il s’agirait d’un refus de la conception classique du citoyen républicain, la promotion d’une identité plurielle et communautaire (voir le chapitre sur l’intégration).
Deuxième hypothèse : dans les sociétés dites « post industrielles », le pouvoir ne serait plus seulement d’origine économique. Il s’agirait aujourd’hui de contrôler la formation des normes et des valeurs. D’où de nouveaux combats autour de la définition de ces normes légitimes.
Selon Ronald Ingelhart, les occidentaux ayant satisfait leurs besoins primaires d’ordre physiologique, se découvrent de nouveaux besoins d’ordre supérieur (autonomie individuelle, réalisation de soi, liberté sexuelle, cadre de vie…) et adhèrent aux valeurs post-matérialistes. R. Ingelhart parle d’une « révolution silencieuse » qui met en avant la recherche d’une identité (citoyen pluriel). La lutte porte alors sur la définition de cette identité, et le jugement de valeur porté par la société (exemple de la lutte pour la reconnaissance des noirs américains, ou des homosexuels). R. Ingelhart qualifie cette nouvelle société de société « post-matérialiste ». Puisque c’est principalement l’abondance des Trente Glorieuses et l’action de l’Etat Providence qui semble expliquer cette émergence, il n’est pas exclu alors, qu’un retour à des conditions de vie plus précaires et difficiles, ne puisse pas conduire à une réactivation des vielles thématiques ouvrières (et des conflits associés).

B. Institutionalisation du conflit et crise des syndicats

1. Institutionnalisation des conflits

Institutionnalisation des conflits : mise en place progressive de règles reconnues par les acteurs sociaux, destinées à organiser et canaliser les conflits.

Cela commence par l’organisation du droit de grève et d’association (reconnaissance des syndicats en 1884 par la loi Waldeck-Rousseau) puis l’invention et le développement du droit du travail (réglementations hygiène et sécurité, loi sur les accidents du travail inversant la responsabilité, protection emploi …).

Aujourd’hui de multiples institutions organisent et canalisent les conflits.

  • La désignation de représentants du personnel (délégués élus du personnel si plus de 10 salariés, comité d’entreprise dès 1945, si plus de 50 salariés, délégués syndicaux après les accords de Grenelle si plus de 50 salariés),
  • les procédures régulières de négociation et de représentation des salariés et du patronat avec notamment les premières conventions collectives(accord durables fixant conditions d’emploi, salaires et garanties) en 1936
  • les lois Auroux instaurent la négociation annuelle en 82, les négociations sur le temps de travail lors du passage aux 35 heures légales, l’implication de partenaires sociaux dans des organismes de gestion paritaires (notamment Sécurité Sociale, gestion de l’Unedic, et maintenant Pôle Emploi), des procédures pour éviter les conflits en amont…

Tout cela s’inscrit dans le cadre de l’action de l’Etat Providence qui tend à pacifier les rapports sociaux, notamment dans le domaine du travail.

Régulation des conflits : ensemble des mécanismes sociaux reliant des acteurs sociaux aux intérêts opposés, et ensemble des règles sociales formelles (institutions, procédures) ou informelles (habitudes), destinées à encadrer et à atténuer l’opposition des groupes sociaux. Ces règles sont ensuite modifiées et renégociées quand les conditions du conflit changent

2. Crise du syndicalisme en France et absence de closet-shop

Nous avons constaté plus haut l’ampleur de la désyndicalisation en France. Contrairement aux pays scandinaves caractérisés par des taux de syndicalisation autour de 80%, les syndicats français négocient au nom de tous les salariés et le versement des allocations chômage ne nécessite pas une adhésion préalable.

On note aussi que les militants sont accaparés par les tâches de cogestion et de représentation au sein des organismes paritaires tels l’UNEDIC et les ASSEDIC depuis 1958 (aujourd’hui Pôle Emploi). Cette cogestion entraîne une certaine professionnalisation de la fonction, et une coupure entre les représentants syndicaux qui ont objectivement intérêt à des compromis, pour prolonger leur fonction, et une base parfois plus radicale et désespérée (perte de confiance, syndicalistes accusés de profiter d’avantages…).

Cette coupure est souvent évoquée pour expliquer l’apparition de concurrents aux syndicats : les « coordinations » informelles, naissant à l’occasion de conflits ponctuels. La crise du syndicalisme s’explique elle-même essentiellement, par des facteurs plus larges tenant à la crise ouvrière par la progression du chômage (rendant difficile et dangereux l’engagement syndical) et le recul des engagements politiques. De plus, chaque syndicat est dispersé et agit de son côté.

Selon Olson, il est plus rationnel de jouer au passager clandestin (free rider) en laissant les autres se mobiliser pour soi (les autres prennent le risque et supportent le coût, tandis que le gain éventuel profite à tous). Mais alors, tout individu rationnel à intérêt à laisser les autres agir…Il ne peut donc y avoir de mobilisation collective, si chacun individuellement raisonne ainsi (c’est le paradoxe de l’action collective : l’action collective est impossible, et pourtant elle existe… parfois).

Selon Olson, pour favoriser ou empêcher la mobilisation, il faudrait proposer des incitations sélectives (avantages (ou désavantages) accordés aux plus mobilisés). Pour lutter contre le déclin du syndicalisme, Olson préconise par exemple de ne récompenser que les syndiqués (système du « Closed shop », c’est le cas dans les pays scandinaves, où les conquêtes sociales en matière de retraites ou de garantie maladie, ne sont accordées qu’aux syndiqués…ce qui explique le taux de syndicalisation proche de 80%).

Le paysage syndical français

Parmi les syndicats les plus importants, on peut citer :

  • la CGT (Confédération générale du travail, d’inspiration marxiste depuis la Charte d’Amiens en 1906)
  • FO (Force ouvrière, issu d’une scission menée par Léon Jouhaux en 1947, au sein de la CGT, en raison des liens trop étroits avec le PCF)
  • la CFE-CGC (syndicat catégoriel fondé en octobre 1944 pour défendre les intérêts des cadres, et agents de maitrise)
  • la CFDT (Confédération française des travailleurs démocratiques, syndicat réformiste prônant l’autogestion), et un groupement de patrons crée en 1945 sous l’impulsion du gouvernement
  • le MEDEF (Mouvement des entreprises de France).

Syndicats : Organisation associative en charge de la représentation et de la défense collective des intérêts des salariés (syndicats de salariés interprofessionnels ou catégoriels) ou des employeurs (syndicats patronaux).

Conclusion et ouverture

Les cycles de mobilisations collectives

On peut aussi enfin, repérer des cycles de mobilisation collective. La dégradation de la situation économique au début de 2009, ainsi que la prise de conscience de l’accroissement des inégalités semble déboucher sur une réactivation des consciences de classe ouvrières (c’est la thèse du retour des classes sociales proposée par Louis Chauvel).

 

 

Le conflit, pathologie de l’intégration (selon Durkheim) ou facteur de cohésion sociale (Weber, Simmel) ?

I. Les conflits sociaux, pathologie de l’intégration (Durkheim)

Durkheim, théoricien de l’intégration sociale et de la complémentarité des rôles

Selon Durkheim (fonctionnaliste : chaque organe (école) a une fonction), la division du travail produit normalement une nouvelle forme de solidarité entre les membres d’une collectivité (solidarité organique). Une intégration réussie se manifeste sous la forme d’une conscience collective forte et d’une solidarité entre les membres du groupe

Le conflit, qui est une opposition d‘intérêt, signe donc apparemment la fin de la cohésion sociale, une pathologie (une maladie), un dysfonctionnement des processus d’intégration. Chaque individu en situation d’anomie (sans normes directrices) ne se sent plus lié aux autres, et défend ses intérêts individuelssans limites. On observe ce type de situation dans un monde moderne, où la taille des unités industrielles fait perdre de vue les relations nécessaires decoopération entre les agents économiques.

Solutions collectives : Durkheim pense qu’il est possible de lutter contre ce dysfonctionnement :

  • en renforçant le processus de transmission des règles collectives (éducation systématique : remettre des normes et valeurs claires dans la tête des individus)
  • préconise de réactiver les groupements professionnels ou corporations professionnelles, groupes de taille intermédiaire, capables de réactiver lessolidarités de proximité et d’instaurer des règles de comportement acceptées et légitimes.

Les théoriciens fonctionnalistes contemporains comme Parsons reprennent cette idée générale d’une société conçue comme un système général en équilibre (une sorte de machine dotée de dispositifs automatiques de retour à l’ordre social existant et à l’équilibre : sanctions sociales, institutions de socialisation, etc…) assurant de grandes fonctions sociales (maintien des modèles, intégration, adaptation, réalisation des fins)

II. Le conflit, facteur d’intégration et de cohésion sociale : objections à Durkheim

A. La force des liens de groupe (Obershall)

Obershall qui s’inscrit dans le courant théorique de la théorie de la mobilisation des ressources (un conflit est le résultat d’un travail de mobilisation des moyens), souligne que le groupe en lutte peut développer des relations sociales plus fortes (intégration dans le groupe de pairs, une idée reprise par Bourdieu : se poser en s’opposant). A travers un conflit, on peut réunir les gens. Obershall s’oppose cependant à Coser en considérant que le but d’un conflit reste l’élimination du groupe adverse.

Obershall croise deux variables : le degré d’intégration dans un groupe (de la communauté chaude à la société froide associative) et le degré de relations du groupe avec les autorités supérieures détentrice d’un pouvoir (de l’intégration à la segmentation), ce qui lui permet d’identifier 6 situations différentes.
(groupes intégrés disposant de relais aboutissent à des mouvements structurés par des leaders / groupes segmentés, isolés peuvent développer des actions collectives efficaces dans le cas communautaire / dans les deux autres cas, les conflits sont souvent violents et désorganisés).

B. Le conflit est normal, il est une forme de lien social (Weber, Simmel)

Selon Weber, le conflit est normal (lutte pour des ressources rares, notamment celles qui permettent de dominer les autres). Dans le cadre général de son analyse de l’évolution de la société, le conflit aura alors tendance à opposer les groupes qui portent des valeurs (sociétés chaudes) et les groupes qui défendent des intérêts (sociétés froides). Le conflit violent devient la manifestation d’un dysfonctionnement dans les procédures habituelles de règlement des antagonismes, un symptôme plus que le problème lui-même. De manière paradoxale, le conflit peut alors être utile car il permet de prendre conscience des dysfonctionnementsIl est un indicateur de ce qu’il faut réparer : c’est quand le conflit éclate qu’on se rend compte que certaines choses ne marchaient pas. Il est une prise de conscience et permet l’évolution des normes sociales.

Simmel va plus loin, et montre que le conflit est en lui-même, une forme de relation sociale, de lien social, et donc le support d’un processus de socialisation (la recherche de compromis avec l’adversaire) qui prend de multiples « formes » (cristallisation de la vie sociale : un pont rassemble, et matérialise une séparation tout à la fois. En s’affrontant on fait partie du même ensemble, on se connait avec l’habitude « socialisation récirpoque qui intervient dans les relations de conflit ». Même si la relation n’est pas en bon terme, elle existe.). Le conflit devient alors facteur de cohésion sociale (seuls les motifs de conflits : l’intérêt, l’envie, la haine…séparent, comme la rivière qui sépare les deux rives), notamment quand il s’agit de conflits à trois (le troisième groupe devient médiateur).

C. Les types de conflits et la construction des identités de groupe (Coser)

Lewis Coser insiste lui aussi sur la dimension socialisatrice du conflit : le conflit permet de se positionner dans la société, de se constituer une identité. Le fait de s’opposer à un ennemi commun ne peut que renforcer les liens d’intégration et la cohésion dans un groupe (ce que comprennent très bien les leaders politiques qui ont besoin d’un soutien populaire : exemple guerre 14-18 diabolisation des allemands, division nous/eux au lieu de haut/bas de la société).

De plus, le conflit entre groupes d’opinion contribue à sortir les individus de leur isolement et les habitue à une action collective, comme il le montre à propos de l’engagement des jeunes américains contre la guerre au Vietnam.

Enfin, Lewis Coser montre aussi que le conflit, peut contribuer à rapprocher des ennemis qui sont d’accord au moins sur l’importance de l’enjeu, et sont parfois amenés à élaborer des compromis (voir plus bas, institutionnalisation des conflits), et à se reconnaitre mutuellement.

+ Marx : c’est dans la lutte que s’acquiert la conscience de classe.
+ Coser : Le conflit est un exutoire des tensions sociales, si on ne l’exprime pas on garde les braises chaudes et il grossit, latent. Puis il explose fort (révolution française, révolutions arabes…) avec une volonté de destruction de l’autre.

 

Le conflit, facteur de changement social ou manifestation d’une résistance ?

I. Le conflit social, facteur de changement social

A. La lutte des classes : moteur de l’histoire

1. Marx : la lutte des classes

Selon Marx, la lutte des classes est le moteur de l’histoire. La division du travail a conduit à une séparation entre les propriétaires des moyens de production et les prolétaires. Donc il y a, de fait, création de classes sociales aux intérêts antagonistes (« antagonisme de classe », bipolarisation).

La lutte des classes pour la maîtrise de la production est dans le régime du capitalisme, le moteur de l’histoire (dialectique Hégélienne), c’est à dire le principal facteur du changement social. « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes » (première phrase du manifeste). Voir le chapitre sur la structure sociale.

2. Dahrendorf : la lutte des places

Dahrendorf et aussi un peu, P. Bourdieu, montrent que la domination de classe perdure sous de nouvelles formes : aujourd’hui ce qui compte dans les sociétés capitalistes modernes et démocratiques n’est pas le capital, l’argent (la maitrise des moyens de production comme chez Marx), mais l’accès à une position d’autorité, un pouvoir (capacité à se faire obéir), qui amène les situations de domination entre classes sociales. Le conflit porte alors sur le pouvoir et les places institutionnalisées donnant du pouvoir.

Cependant, on peut constater aujourd’hui que le capital économique semble avoir de plus en plus d’influence en matière de choix politiques et de désignation des dirigeants.

B. Le modèle ITO de Touraine (identité, totalité, opposition)

Explication

1. L’émergence des nouveaux mouvements sociaux (NMS)

Avec le modèle ITO, Touraine va proposer une interprétation de l’évolution des conflits dans la France des années 70-90. Le mouvement social ouvrier a dominé pendant toute l’après-guerre. Les conflits étaient principalement lié au travail (grèves nombreuses et longues) et opposaient le patronat (et l’Etat) aux ouvriers. Depuis, on assiste à un déclin relatif de ce type de conflit. Ce déclin marque la fin de la société industrielle selon Touraine, et l’émergence de la société post-industrielle. Apparaîtrait dès les années 70-80, dans la société post-industrielle (sans se substituer totalement aux anciens mouvements ouvriers), des NMS (Nouveaux Mouvements Sociaux, nouvelles formes de contestations) plus adaptés aux nouvelles populations plus instruites et portant sur des questions plus larges (questions « sociétales »).

Mouvements sociaux : ensemble des actions collectives menées par des groupes sociaux pour transformer l’ordre social ou atteindre un objectif particulier en s’opposant à un autre groupe.

2. Nouveaux thèmes et nouveaux acteurs

A. Touraine identifie de nouveaux thèmes portant sur une lutte de valeurs (luttes symboliques) : altermondialistes, écologie, égalité des femmes, régionalisme, minorités ethniques, orientations sexuelles (exemple de la Gaypride)…. Les nouvelles revendications traduisent une forte demande de reconnaissance et de valorisation identitaire (cf. R. Inglehart ci-dessous), l’objectif intermédiaire étant la modification et la production de nouvelles normes juridiques. En même temps, les objectifs sont souvent localisés et précis. Il y aussi de nouveaux acteurs et de nouvelles formes d’actions : il y a méfiance générale vis à vis des délégataires de pouvoirs (syndicats, partis politiques), un refus des formes d’actions traditionnelles (grèves, occupations…) et la promotion d’actions radicales, médiatiques (exemple d’Act-up et le Sida), rapides (et parfois festives), utilisant les nouvelles technologies (Internet). Des groupes de pressions se mettent en place et jouent un rôle de contrepouvoir (exemple de Greenpeace, mouvement des « indignés »). Ces mouvements permettent des identifications identitaires et vont contribuer, quand ils s’enracinent, à structurer l’opinion des citoyens (a l’exemple des écologistes, devenus ensuite parti politique ou du mouvement de Beppe Grillo en Italie).

Exemple groupes Touraine : régionalistes (calendretas..) / féministes / antiracistes / écologistes …Aujourd’hui les partis populistes (refus de faire confiance à l’élite politique…).

3. Comment expliquer l’émergence de nouveaux mouvements sociaux ?
4. Une critique nuancée de la thèse des NMS

[…]
Par ailleurs, la thèse des NMS, suppose que les conflits du travail seraient en voie de disparition, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui (c’est encore le premier motif !). Tout au plus on assiste à une diversification des formes d’actions dans le domaine des conflits du travail.

II. Le conflit conservateur, et la résistance au changement social

Pour certains auteurs, le conflit social serait l’expression d’une résistance au changement social.
L’accusation de « corporatisme » se rencontre ainsi, souvent dans les médias (déni du droit à un mouvement social). Il s’agit de dénoncer des formes de résistances à des changements sociaux imposés et perçus comme légitimes et inévitables par ces mêmes médias. On qualifie souvent ainsi les mouvements de cheminots ou des ouvriers du livre CGT qui défendent leur statut social (relativement favorable) quitte à mettre en péril l’ensemble d’une filière économique, et à se désolidariser des autres intervenants défavorisés (les profs de SES ne défendent pas tous les profs). De manière générale, ce type de réaction est fréquent dans les groupes qui se sentent menacés (professions en disparition).

Néanmoins, la résistance à un changement n’est pas toujours le signe d’un conservatisme ou d’un corporatisme égoïste. Le conflit peut avoir pour motif la défense (que l’on peut considérer comme légitime) des acquis sociaux menacés (eux même obtenus suite à des luttes). Le changement social est aussi la manifestation d’un changement dans les rapports de domination sociaux, et le conflit social peut être aussi une forme de protestation contre de nouvelles formes d’autoritarisme et de refus du dialogue.

Il y aussi une troisième forme de conflit-résistance, qui prend des formes variées qui vont des NIMBY (« not in my backyard » : éoliennes) au ZAD (zone à défendre), où les groupes sociaux en lutte défendent un mode de vie particulier qui est menacé par une évolution globale.

Chapitre 10 – Conflictualité sociale

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