Introduction

Nietzsche aborde ici le problème de la glorification du travail ; il énonce une thèse qu’il justifie ensuite. Dans nos sociétés, le travail est valorisé car il assure une vie matérielle et parce qu’il est un critère d’évaluation sociale. Question de Nietzsche : cette valeur est-elle vraiment fondée ? On parlera ensuite de Marx.

I) Thèse de l’auteur

A) Glorification du travail par peur du différent et comme l’utile à tous

Utilisation d’un vocabulaire religieux, le travail est béni, glorifié, considéré comme une voie d’accès au sacré. Il est intouchable car, croit-on encore, par lui l’homme gagne le paradis. Cette manière de glorifier le travail cache la peur de tout ce qui est individuel ; bien sur, cette intention n’est pas avouée car si on glorifie le travail, c’est aussi pour inciter les individus à croire à sa nécessité absolue : le travail doit être utile à tous et c’est une activité impersonnelle qui ne demande pas la manifestation de qualités qui seraient propres à l’individu. La production a toujours quelque chose de mécanique parce que les procédés de production doivent être répétables et transmissibles car il s’agit avant tout de ne pas perdre de temps. Le travail sert l’oeuvre sociale et la production industrielle doit s’inscrire dans un ensemble (division du travail : source d’une meilleure productivité).

B) La glorification du travail répond au soucis de maintenir l’ordre social

Le travail est défini comme « un dur labeur du matin au soir ». Nietzsche insiste sur son caractère douloureux et contraignant (etymologie : tripalium, torture). Cet élément de contrainte peut être à la fois d’origine interne (on se sent tenu par une nécessité morale) et d’origine externe (contrainte de la force physique). Justement, vont se dégager deux sortes de discours philosophiques : travail comme douleur, survie ou travail comme possibilité d’une libération (l’argent gagné permet de faire autre chose, prolongement de l’oeuvre divine).

C) Le travail est la meilleure des polices

Il permet de maintenir l’ordre social en empêchant les manifestations de tout ce qui pourrait être individuel, l’individuel étant toujours considéré par la société comme dangereux : c’est un germe subversif qui prend racine dans la raison, le désir, le goût de l’indépendance et pour Nietzsche, la réflexion est justement le côté lumineux de l’homme, le désir, son côté sombre, ils s’opposent dans leurs rôles mais se rejoignent aussi. En effet, tous deux s’opposent à la société, le désir par son impatience, son caractère imprévisible, et la raison par le pouvoir qu’elle a de surpasser la morale (action de Nietzsche qui dénonce ici la morale glorifiant le travail) : dans les deux cas, le goût de l’indépendance va à l’encontre de la société nivelée.

Le travail va donc développer chez l’individu un sentiment illusoire : celui de ne pouvoir exister que par la société.

II) Justification de la thèse : le travail comme moyen de réaliser la sécurité

A) Mobilisant l’énergie de l’individu, le travail empêche le développement de sa vie individuelle

L’énergie requise est toujours mobilisée à son profit. Cet argument suppose que chaque individu dispose d’une quantité limitée d’énergie de même nature. Cette idée d’une énergie individuelle rappelle l’idée de Freud (énergie qui s’investit dans des objets de plaisir immédiats, ou détournés, ni culturels ni sociaux). Ce mécanisme de sublimation se retrouve un peu dans le texte. Un travail continu, dans lequel on investit toute son énergie, ne laisse ni le temps ni l’envie de se consacrer à autre chose. Absorbé par sa tâche, l’homme qui travaille ne laisse s’exprimer ni le désir, ni la raison du moment ; trop fatigué, il n’a guère de loisirs permettant de développer certaines autres qualités. Même hors du travail, l’homme subit encore son influence (besoin de repos). Assujetti par le pacte social qui le piège, l’homme finit par accepter ce mécanisme. Le travail est ainsi synonyme de vie réglée, d’habitudes, et nous sommes réduits au rôle social que nous devons tenir et seules la rêverie et l’imagination peuvent encore constituer une possibilité d’évasion en donnant à l’homme le moyen d’une remise en question, sollicitant à nouveau la raison jusqu’alors anesthésiée par le travail.

B) Quelles sont les armes utilisées par le travail pour empêcher le développement de la vie individuelle ?

Il propose à l’homme des buts mesquins mais tentateurs : contribuer à la vie du groupe, toujours positivé ; la conservation matérielle, conservation du statut social : pour Nietzsche, ceci ne représente que le vulgaire, le commun. De manière plus perverse, pour que l’individu accepte cette soumission, il faut qu’il puisse y trouver un plaisir compensant ses souffrances et avoir l’illusion d’y trouver un intérêt personnel. Quelles sont ces satisfactions faciles et régulières ?

  • Le salaire : travail reconnu, satisfaction du désir de posséder, sentiment d’une liberté apparente par rapport à celui qui m’emploie. Satisfaction obtenues par l’intermédiaire de l’argent
  • Dépenser ce salaire : consommation de biens matériels, culturels, liés souvent au jugement d’autrui, au normes collectives

C) De manière illusoire, le travail va devenir source de satisfaction facile et élément de sécurisation

Toujours savoir ce que nous avons à faire empêche l’angoisse du vide, celle-là même qu’il nous faudrait assumer avec courage (notons qu’elle peut aussi déboucher sur la violence). En planifiant, le travail confirme son emprise sur l’individu, il assure le respect des règles et des valeurs, et garantit à la société sa sécurité donc son avenir. Et dans une société qui cherche à se protéger, le travail sera d’autant plus glorifié. Or pour Nietzsche, privilégier la sécurité est le signe d’une vie au rabais.

III) Commentaire de la pensée de Nietzsche par rapport à celle de Marx

A) Originalité de la pensée de Nietzsche

Au lieu d’interroger directement le travail en se demandent s’il a une valeur positive ou négative, Nietzsche va s’interroger sur l’intention cachée d’une telle glorification : sa démarche est généalogique (recherche des origines), sa philosophie est philosophie du soupçon (recherche d’une intention cachée) : celui qui écoute sans être méfiant est toujours manipulé.

Nietzsche montre donc que la véritable intention du travail est de servir la sécurité. Doit-on à ce point mettre en question la sécurité de la société? Glorifier l’expression individuelle et en faire une valeur ne peut-il pas être dangereux pour la société ? Celle-ci ne peut exister sans règles et l’individu doit pouvoir s’intégrer au groupe social ; il est alors possible de penser que le travail est avant tout un vecteur d’intégration et dépasser l’étude généalogique pour nous demander si le travail n’a pas des aspects positifs ou si nous ne pouvons pas formuler autrement ses aspects négatifs.

B) Travail comme activité essentielle de l’homme (Marx 1818-1883)

L’homme qui produit quelque chose se créé lui-même (cf. texte de Hegel : Esthétique). Praxis désigne chez Marx cette transformation de l’homme et de du monde. L’homme humanise la nature en même temps qu’il prend ses distances avec elle. Le travail est donc l’activité qui définit l’essence de l’homme. Il est avant tout un être de besoin qui entretient avec les autres des rapports de production. C’est en ce sens qu’on parle de matérialisme : l’homme n’est pas défini en tant que pensée, mais en tant qu’être qui agit sur le monde. Le travail n’étant pas instinctif, il suppose attention et volonté. Il va requérir des capacités physiques et psychiques. Le travail humain se caractérise donc par l’établissement de moyens d’actions que l’homme ne cessera de perfectionner. « On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion, et par tout ce qu’on voudra, eux-même commencent à se distinguer des animaux dés qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence » (Marx, Manuscrits de 1844). De ce fait, la production est toujours sociale. « La production réalisée en dehors de la société par un individu isolé est chose aussi absurde que le serait le développement du langage sans la présence d’individus parlant et vivant ensembles ».

Opinion de la prof : Donc ce que disent Marx ou même Bourdieu n’est valable entièrement que dans son contexte historique (matérialisme historique de Marx (théorie selon laquelle la force de production détermine le destin individuel, sans possibilité de mobilité sociale) est à remettre en question depuis l’ouverture d’écoles gratuites, ce que ne fais pas Bourdieu.

C) Mais le travail peut aussi devenir source d’aliénation

Le travail permet à l’homme d’extérioriser ses capacités. Ce mouvement par lequel il s’extériorise peut aussi l’aliéner (l’homme ne se reconnait pas dans ses œuvres) du fait des rapports de production qui sont caractérisés par l’exploitation, du fait de l’appropriation des moyens de production. Il y a deux formes d’aliénation :

  • aliénation du produit du travail : la propriété privée des moyens de production fait que le producteur (l’esclave, le serf, le prolétaire) est séparé du produit de son travail qui réalise la fin d’un autre et le travail devient le moyen de produire pour un autre que soi
  • aliénation dans l’acte même de produire : le problème est celui de la division du travail telle qu’elle est posée et réalisée dans les grandes industries : le travail est alors parcellaire et répétitif, source d’aliénation car l’oeuvre est toujours en dehors de l’ouvrier. En effet c’est quand je produis que je change la matière et que je prends alors conscience de moi et je m’y vois comme dans un miroir, si on enlève ça à l’ouvrier on l’aliène, car à la différence des artisans il ne vend alors que son énergie.

D) Quelles sont donc les conditions d’un travail non aliénant pour l’homme ?

Pour Marx, la libération par le travail ne peut se faire qu’à partir de l’appropriation des moyens de production, et suppose le développement extrême des forces productives et de la technique, ce qui suppose que le prolétariat, numériquement plus important, prenne le pouvoir dans l’intérêt de tous et pour supprimer toute forme d’exploitation. D’autre part, cela nécessite une libération au niveau de l’organisation du travail car il ne faut pas sacrifier l’efficacité et la rentabilité de la division du travail ; ce qui joue un rôle essentiel dans l’aliénation, c’est la séparation des tâches manuelles et intellectuelles. Marx supposait donc que dans la société, les différentes fonctions, jusque là affaires de spécialistes, seront successivement assurées par un même individu, ce qui suppose une multiplicité des aptitudes et une éducation polytechnique.

E) La libération par le travail est importante mais non suffisante

Quelque soit le caractère formateur du travail qui affranchit des contraintes naturelles, il se développe par rapport à une nécessité d’ordre biologique et la réalisation de toutes les possibilités humaines ne peut se faire uniquement que par le travail. Elles devront donc se développer hors du travail mais ne pourront se révéler pour elles-mêmes qu’une fois la société organisée pour satisfaire les besoins de tous. Dés lors, ces capacités se développeront pour elles mêmes sur le royaume de la nécessité, une fois les exigences matérielles satisfaites. Cette réalisation de la liberté comme expression de soi suppose donc que le travail demeure et que la production reste élevée, et que le travail n’occupe qu’une faible place dans la vie de l’individu ; pour que le loisir soit possible sans que la production baisse, il faut que la technique se développe et que l’aliénation soit supprimée, ce qui laissera un temps libre « temps dont on dispose soit pour jouir du produit, soit pour se développer librement, voilà la richesse réelle » Marx.

Nous devons cependant souligner le problème posé par la conception marxiste de la liberté : le développement de la liberté de l’homme, sa possibilité de s’affranchir des contraintes extérieures,  a-t-elle pour unique base le développement de sa puissance sur la nature, et la transformation sociale qui en découlera. La liberté de l’homme se définit en effet à plusieurs niveaux. Elle suppose une transformation du monde naturel par le travail, grâce à laquelle l’homme développe ses facultés. Il y a liberté à un premier niveau puisque l’homme se libère des contraintes naturelles. Elle suppose aussi une transformation sociale, car si par essence le travail libère l’homme de la nature, et s’il a un caractère formateur, la façon dont il s’est développé jusqu’ici, à l’intérieur d’une société de classes, a asservi l’homme à l’homme. Or le développement extrême des forces productives va permettre la suppression de cette exploitation.

Conclusion

Pour supprimer l’aliénation humaine, il ne suffit pas qu’il y ait prise de conscience, transformation du monde. L’aliénation étant économique, sa suppression ne peut être que du même ordre. La conception marxiste selon laquelle la liberté ne peut fleurir que sur la maîtrise économique suppose une utopique plasticité de l’homme, et l’adhésion dogmatique à l’idée que le milieu économique est fondamental à la liberté. Pour Marx, l’homme ne saurait être autre chose qu’un être de besoin et un être producteur qui ne pourrait gagner sa liberté que par la production. La dénonciation de Nietzsche saurait donc être légitime.

Liens : Arendt Totalitarisme où le mimétisme prime sur la différence individuelle
Philosophie du soupçon : Nietzsche (renverse idéologie du groupe, des autres), Marx (déterminisme historique), Freud (inconscient). Renversent la morale, début du 20e.

Chapitre 10 – le Travail

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