Introduction

Le mot « art » existe dans des expressions aussi différentes que « les beaux-arts », « les arts et métiers », « art de vivre » ou encore « les arts de la table ». Quel est le point commun entre des expressions aussi différentes? Dans l’absolu, l’art consiste soit en une transformation de la matière ou de quelque chose de plus abstrait, mais l’art désigne aussi, dans son sens le plus large, une production non pas naturelle mais artificielle. La production artificielle s’oppose à la production naturelle, c’est une production de l’homme, cf. Platon Protagoras Le mythe de Prométhée. Par ailleurs, le mot vient directement du mot ars, traduction directe du terme grec « tekné », la technique (ce ne sont que deux renvois à l’acte de produire, producere, conduire en avant). Le terme art désigne, au plus large, toute activité humaine permettant de produire un résultat. L’activité de production fait intervenir trois choses essentielles : celui qui produit, ce qui est produit, et celui à qui le produit est destiné. Dans la production en général, on s’adresse à quelqu’un par la médiation de quelque chose, et on peut dire que la production est une activité en grande partie sociale, en grande partie activité d’échange. Or, une société va demande à ses membres de participer à un travail de production qui sera utile à la collectivité, qui puisse servir les liens de dépendance que les hommes entretiennent les uns vis à vis des autres? Effectivement, dans toute société, les liens de dépendance entre les hommes sont très forts, et la société va demander à ses membres de produire vite, en quantité suffisante, et utile (cf. Nietzsche, chapitre travail). Les hommes, par soucis de réciprocité, vont mettre leur activité au service de tous, mais à condition de produire utile, car une société de demande pas à ses membres de se faire plaisir égoïstement et sans échanger. Si l’artiste revendique sa liberté, il va devoir en payer le prix (l’artiste, comme un artisan, travaillait autrefois sur commande car il avait besoin d’argent). Le problème est donc de comprendre pourquoi l’utilité nuirait à la liberté esthétique ? Autrement dit, comment distinguer l’artisanat de l’art, sachant que nous grands artistes ont d’abord été des artisans. quel est le lien de la beauté, de l’esthétique et de l’art ?

I. Les trois formes de production

A. La production de l’ouvrier/du prolétaire

Dans le travail à la chaîne, assez courant depuis la Révolution Industrielle, les geste de l’Homme sont mécaniques. S’il est en activité, il n’a pas la possibilité de s’exprimer dans sa production. Celle-ci, d’ailleurs, ne lui appartient pas, puisque le produit industriel auquel il ne fait que participer, sera le résultat d’une immense production collective. L’objet fabriqué est donc banal, anonyme, et il ne montre rien de l’individu dualité de celui qui qui l’a fabriqué, sauf de manière négative comme le montre Marx dans Le Capital Livre 1 : « Des couteaux qui ne coupent pas, du fil qui se casse à tout moment, éveille le souvenir désagréable de leur fabricant. Le bon produit ne fait pas sentir le travail dont il tire ses qualités utiles. » Pour Marx, le travail est constitutif de l’homme beaucoup plus que la conscience/religion/art, la modification de la nature est une caractéristique de l’homme. Dans ce contexte, Marx va dénoncer la double aliénation dont est victime le travailler de la révolution industrielle : aliénation parce qu’il ne peut pas se reconnaître dans le produit fabriqué / aliénation parce que son énergie, sa force de travail, est vendue contre un salaire, mais l’objet fabriqué va permettre à celui qui possède les moyens de production, de faire du projet.

B. L’artisanat est un autre mode de production

L’artisan, contrairement à l’ouvrier, a la chance de pouvoir réaliser son objet du début à la fin, dans sa globalité. De plus, il va pouvoir exprimer son individualité dans la mise en place de l’ouvrage, et l’aliénation n’aura donc pas lieu. Aussi, l’artisan est le propriétaire de sa réalisation, il est toujours maître de son ouvrage, même lorsqu’il a des apprentis. Enfin, il vise l’utilité avant tout, par exemple un vase ou une charpente sont d’abord conçus pour remplir leurs fonctions. Pourquoi l’artisan prend-il la peine de décorer le vase ou encore de sculpter la charpente ? D’abord, on peut penser que la décoration va particulariser le vase, l’individualiser, puisqu’il est souvent signer, va le rendre plus attrayant, attractif, ce qui va augmenter son prix, mais surtout, ce qui est intéressant, c’est la dimension esthétique qui est spontanément donnée, qui va faire plaisir à l’acquéreur mais aussi à celui qui va peindre le vase. L’esthétique vient du grec AiesThesis qui signifie sensation. Par extension, l’esthétique c’est la science de la sensation puis la science du beau. Au delà de l’utilitarisme, l’artisan va se faire plaisir mais aussi va séduire chez l’autre, l’acquéreur, les sens.

C. La démarche de l’artiste

Délibérément, l’artiste refuse toute dimension utilitaire. Il revendique ce refus comme la marque même de l’art. Il dénonce tous ceux qui collaborent à la dimension utilitaire de la société bourgeoise. C’est pourquoi, si on tient compte de ces critères, on peut considérer que l’art pour l’art, détaché de tout utilitarisme, ne naît véritablement qu’au 19e, avec le caractère explicite d’une telle revendication. En effet, jusqu’au 19e l’art est resté au service du religieux, du sacré (donc il n’était pas engagé). L’artiste, très individualiste, va donner toute la priorité à l’esthétique et au plaisir qu’il va prendre à s’exprimer dans sa production. Son seul objectif c’est la beauté. Celle-ci produirait du plaisir, qui contribuerait au bonheur. L’artiste produit aussi en toute liberté, il n’est contraint par aucune nécessité socio-économique et il revendique d’ailleurs cette pauvreté voire cette misère, propre à celui qui ne joue pas le jeu économique. Il refuse toute perspective utilitaire, monétaire, et peut-être même d’échange : il veut produire librement de l’inutile au nom de la beauté et il l’assume. Or, une société ne demande pas à ses membres de se faire plaisir, mais elle leur demande de contribuer à une activité communautaire, à la communauté.

II. La marginalisation de l’artiste

A. Paradoxalement, la marginalisation donne naissance à une identité

Pour cette raison, on peut considérer que les premiers artistes véritables, ceux-là même qui peuvent revendiquer l’art pour l’art, ce sont les artistes maudits, qui ont préféré souffrir de la misère profonde plutôt que de renoncer à la liberté de leur art. Parmi les plus représentatifs on trouve Van Gogh et Gauguin en peinture, Baudelaire pour la poésie, artistes qui ont pleinement revendiqué cette liberté à l’égard de la société, de la religion. Van Gogh, Lettre à Théo : « Je peux bien, dans la vie et dans la peinture aussi, me passer de bon Dieu, mais je ne peux pas,moi souffrant, me passer de quelque chose qui est plus grand que moi, qui est ma vie : la puissance de créer. Et si, frustrés dans cette puissance physiquement, on chercher à créer des pensées au lieu d’enfants, on est par là bien dans l’humanité pourtant ». Ces artistes vont entrer en conflit ouvert avec la bourgeoisie, avec l’aspect utilitaire et industrieux de la société. L’artiste correspond exactement à l’Albatros de Baudelaire : les ailes de géant du prince des nuées, l’empêchent de marcher sur le pont du bateau, qui représente la société. L’artiste comprend que sa création est capable de le rendre vraiment libre (de toute attache économique etc), que la puissance de créer dépasse toutes les exigences, que l’art désormais n’a qu’un but : lui-même. Il n’a qu’un maître : la puissance de créer. L’art pour l’art est donc revendiqué contre le mot d’ordre utilitaire de la société. Dans ce nouveau contexte, l’oeuvre va prendre une place toute particulière au sein de la société.

B. La spécificité de l’oeuvre d’art

Nous ne pouvons pas penser l’oeuvre d’art indépendamment de l’artiste, de là ou elle se trouve, et enfin du spectateur. Les trois aspects sont liés, et la position de l’oeuvre d’art est une position de médiation. Par elle, l’artiste va montrer les émotions qu’il va ressentir, il va les matérialiser, les mettre en forme, pour les livrer au sens du spectateur. Il y a donc un véritable dialogue qui s’instaure entre l’artiste, qui s’exprime à travers son oeuvre, et le récepteur. De plus, la permanence de l’oeuvre d’art fait que ce dialogue va renaître à chaque regard ou écoute. C’est cet échange ternaire (oeuvre, artiste, spectateur) qui confère à l’artiste une forme d’immortalité, d’éternité. Les sens du spectateur sont donc sollicités par l’oeuvre de l’artiste, et ce dernier va éprouver une émotion esthétique : quelque chose sera changé, métamorphosé. Par son expérience esthétique, le spectateur va donner à l’oeuvre une dimension nouvelle, non seulement il va la connaître, mais il va la reconnaître (comme oeuvre d’art, en lui donnant un statut) au sens de la phénoménologie. La connaissance donne la reconnaissance et enfin la renaissance (on la re-regarde différemment, un nouveau spectateur la regarde à chaque fois). Se met en place une véritable dialectique. L’oeuvre d’art qui n’a jamais été perçue n’a pas véritablement d’existence si elle est toujours demeurée cachée.

C. De quelle nature est l’émotion éprouvée par le spectateur ?

En général, cette émotion relève du plaisir, mais le plaisir dont il s’agit n’est pas un plaisir courant, c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de la satisfaction produite pas la compensation d’un manque ou d’un besoin ressenti comme douloureux. Le plaisir censé nous procurer une oeuvre d’art, paradoxalement, n’a été précédé d’aucun manque. On parle de plaisir esthétique ou de plaisir désintéressé. Dans la Critique de la faculté de juger, Kant va faire une distinction fondamentale entre deux types de plaisirs : le plaisir sensible qu’il associe à la satisfaction intéressée (individualité), et le plaisir contemplatif, qu’il associe à la satisfaction désintéressée (qu’on veut partager universellement, volonté d’universalité). Dans le premier cas, nous pouvons donner l’exemple du goût pour les voitures qui va satisfaire le désir de vitesse, de l’odeur du muguet qui va plaire à l’un et pas à l’autre.

III. Qu’est-ce que faire preuve de goût ?

A. La satisfaction qui détermine le jugement du goût est indépendante de tout intérêt

Le goût c’est la faculté proprement humaine de ressentir le beau, dans la nature et dans les arts. Cette faculté est une faculté de jugement, quand nous reprochons à une personne de ne pas avoir de goût, nous lui reprochons de ne pas savoir juger ce qui est beau et ce qui ne l’est pas. On lui reproche de ne pas être un.e esthète, de ne pas savoir discerner le caractère spécifique du beau. Cependant, si nous parlons de jugement de goût plus que de goût (tout court), il faut savoir discerner deux types d’approches par rapport au plaisir du goût pour arriver à comprendre comment le jugement de goût (lorsque nous disons « c’est beau ») peut s’universaliser. Pour nous aider, Kant dans le même livre, au paragraphe 7 va distinguer ce que je signifie lorsque je dis…

  • Ça me plait : je fais référence à un sentiment particulier qui se restreint à une seule personne, moi-même, et je le sais. Il s’agit d’une plaisir sensible et d’une satisfaction intéressée. Il est évident que pour moi, chacun a son goût particulier et que des goûts et des couleurs on ne discute pas. En effet l’échange est impossible (couleur, odeur…).
  • C’est beau : je juge au nom de tous les autres, je ne juge pas en fonction de mes désirs manques et attentes, je fais susciter l’adhésion, revendiquer l’accord de la communauté. Il s’agit d’un plaisir contemplatif et d’une satisfaction désintéressée. « Lorsque je donne une chose pour belle, j’exige des autres le même sentiment » Kant. (mer, coucher de soleil…)

Juger quelque chose comme beau, c’est pouvoir se mettre à la place d’autrui, ce qui est impossible lorsque nous disons d’une chose qu’elle nous est agréable, puisque par définition elle l’est pour nous. Lorsque nous disons nous manifestons, au delà de notre particularité, la volonté de partager une émotion esthétiquement est tout sauf égoiste (donc universelle). Le jugement du goût est donc un jugement libre sur la beauté, accompagné d’une satisfaction désintéressée.

B. Le jugement de goût n’est pas objectif en lui-même

En effet, il s’agit toujours d’un sujet qui juge, mais le sentiment du beau qu’il éprouve, il va l’éprouver comme une valeur universelle. Face à une oeuvre d’art/de la nature, dont nous avons le sentiment qu’elle est belle, nous sommes persuadés, justement parce que l’agréable ne vient pas parasiter notre jugement, et nous sommes déçus quand nous sommes démentis. L’oeuvre dépasse mon propre intérêt personnel pour devenir une valeur universelle : le beau ne se prouve pas, mais il s’éprouve a titre de valeur universelle subjective, Kant.

Conclusion

Matisse, peintre français mort en 1954, explique qu’en matière d’art, le créateur authentique ce n’est pas seulement un être doué mais c’est un homme qui a sur ordonner en vue d’une fin tout un ensemble d’activités, dont l’oeuvre d’art sera le résultat. Par ailleurs, pour l’artiste de génie, la création commence par la vision, car voir est déjà une opération créatrice qui exige un effort. Et dans le flot d’images multiples qui nous entoure aujourd’hui, l’artiste doit toujours regarder la vie avec des yeux d’enfant. Pour bien peindre une rose, il faut avoir oublié toutes les autres.

Le génie, c’est celui qui non seulement est capable de donner à l’art ses propres règles, c’est comme si la nature à travers de ces êtres exceptionnels donnait à l’art ses règles. C’est pourquoi le génie se définit comme la faculté de produire des œuvres exemplaires qui ont deux caractéristiques : l’originalité (une seule fois) et l’originarité (pour la dernière fois, inventeur d’un style, des œuvres qui elles-mêmes feront école). autrement dit, le génie est la faculté par laquelle en art, quelque chose est inauguré qui pourra faire école, qui pourra être imité sans jamais être égalé. Kant critique de la faculté de juger paragraphe 46 : « Le génie est le talent (don naturel) qui donne à l’art ses règles ».

Chapitre 6 – Art et société

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