I. Qu’est-ce que la mobilité sociale ?

A. Les différentes formes de mobilité sociale

1. Premières définitions

En première approche, la mobilité sociale désigne « un phénomène de déplacement dans l’espace social » (selon la formule de Sorokin, sociologue américain d’origine russe), une forme de circulation d’une position sociale à une autre. La mobilité sociale ne se conçoit donc que dans une société structurée, hiérarchisée et stratifiée.

  • Structurée : la société considérée doit être composée de groupes sociaux distincts et bien identifiables, mesurés avec les PCS
  • Hiérarchisée : la société considérée se caractérise par le fait que les positions sociales n’y sont pas identiquement valorisées (hiérarchie entre les PCS)
  • Stratifiée : il faut que les frontières entre groupes sociaux soient franchissables, que les statuts sociaux ne soient pas définitivement assignés à la naissance, comme dans une société de castes. La société considérée doit être une société réellement stratifiée, et non une société de classes sociales (avec des frontières relativement étanches entre groupes sociaux). S’il y a des castes les gens acceptent la situation sans chercher à bouger; s’il y a des strats avec de la mobilité sociale les gens cherchent à monter, ce qui créé des frustrations.
2. Les enjeux de la mobilité sociale, sous l’angle de la justice sociale
  • Égalité juridique « tous les hommes naissent libres et égaux en droits » en théorie mais pas en pratique. Ceci au lieu d’être contesté est justifié par la…
  • Notion de méritocratie
  • L’égalité des chances (plus que l’égalité des situations)

Enjeux = ce qu’il y a à perdre ou à gagner. Il y a consensus dans notre société autour de la notion de méritocratie : on accepte un certain nombre d’inégalités, si elles se justifient par les efforts personnels. Mais, tout le monde ne semble pas disposer des mêmes chances de réussite sociale au départ, en fonction de son milieu d’origine (inégalité des chances). Assiste-t-on alors à une reproduction sociale des inégalités ? S’il y a reproduction sociale (les mêmes statuts sociaux de père en fils), y a-t-il encore méritocratie ? Une société fluide où l’on observe une forte mobilité sociale, où des individus changent facilement de groupe social, est à priori une société d’égalité des chances, qui respecte donc le principe de méritocratie. A l’inverse, une société caractérisée par une faible mobilité sociale est à priori, une société où l’égalité des chances n’est pas respectée, et où il n’y a pas de réelle méritocratie. L’étude de la mobilité sociale est donc riche d’enseignement sur le fonctionnement réel des sociétés démocratiques occidentales, fondées sur le principe méritocratique.

lien entre mobilité et méritocratie

3. Les principaux types de mobilité sociale : inter-intra / horizontale-verticale

Mobilité inter et intragénérationnelle
La mobilité sociale désigne le changement de position sociale d’un individu ou d’un groupe d’individus. On distingue donc deux principaux types de mobilité sociale :

  • Mobilité intergénérationnelle : mobilité des fils par rapport à la position sociale des parents, étudiée au même âge
    • En mobilité ascendante : gain de prestige social, promotion sociale
    • En mobilité descendante : perte de prestige social, démotion sociale
    • En mobilité horizontale : statuts équivalents
  • Mobilité intragénérationnelle : la trajectoire sociale de l’individu, qui dans le courant de sa vie change de groupe (dont la mobilité professionnelle)
  • Mobilité géographique (ou résidentielle) : non-étudiée en sociologie, mais la localisation de notre lieu de vie est aussi un élément témoignant de notre statut social

Si l’emploi est un élément principal du statut social, de la position sociale, alors l’étude comparée de l’emploi (donc de la position sociale) des pères et des fils donne une direction. On parlera de mobilité sociale ascendante, si la position du fils est plus élevée que celle du père, de mobilité sociale descendante (ou démotion sociale) quand la position sociale du fils est moins valorisée que celle du père, et enfin de mobilité sociale horizontale quand les statuts sont équivalents (alors que les professions sont différentes).

Traditionnellement, on étudie plutôt la mobilité intergénérationnelle, puisque l’étude de la trajectoire sociale montre finalement peu d’intérêt dans une société d’emplois stables. Mais avec la progression du modèle de flexi-sécurité de l’emploi (succession d’emplois différents et de périodes d’inactivité rémunérées et formatives), l’étude de la mobilité intragénérationnelle (notamment la mobilité professionnelle, déplacement d’un GS à un autre) deviendra sans doute d’ici peu, beaucoup plus intéressante. Dans le même ordre d’idée, on peut remarquer que l’étude de la mobilité géographique donnera aussi des résultats intéressants (on sait par exemple, que 35% des cadres ont changé de région entre le lieu de fin d’études et le lieu de leur premier emploi. Les cadres sont les plus mobiles de ce point de vue).

B. Les tables de mobilité social

1. La construction des tables

Les études de mobilité portent le plus souvent sur la mobilité intergénérationnelle des hommes âgés d’au moins 40 ans (situation professionnelle et sociale considérée comme stabilisée). On cherche donc à savoir comment se transmet la position sociale des pères aux fils. Pour cela, on procède à une enquête auprès de cette population âgée d’au moins 40 ans, en posant deux questions simples :

  • Quelle est votre situation actuelle, en PCS ?
  • Quelle était la situation de votre père, en PCS ?

A partir des réponses fournies par les enquêtés (sur leur origine sociale et leur milieu d’appartenance), on construit une table de mobilité, c’est à dire un tableau des effectifs dans chaque catégorie qui se lit en colonnes (la plupart du temps, l’effectif actuel de chaque PCS,), et en lignes (la plupart du temps, l’effectif des pères). Dans les tableaux de synthèse calculés en %, en ligne se lit donc la destinée, en colonne se lit donc le recrutement de chaque CSP.

2. Limites méthodologiques des études de mobilité sociale

Il faut prendre conscience des difficultés méthodologiques de la mesure de la mobilité sociale. Voici les trois principales :

  • Sur le long terme, le contenu et les exigences des PCS (professions) diffèrent, même si l’intitulé reste parfois le même. Le prestige social associé à une profession est lui aussi variable avec le temps. En plus, l’hétérogénéité des professions que contient la PCS masque des évolutions (enseignants, médecins dans la même PCS).
  • Le rôle de la mère est largement sous-estimé alors même que les femmes sont de plus en plus actives et que de nombreuses enquêtes spécifiques montrent leur impact sur la destinée sociale des enfants. Il faut rappeler aussi que les femmes se heurtent à « un plafond de verre » dans leurs progressions de carrière : une limite invisible, qui ne vient pas de leurs performances professionnelles, mais qui vient plutôt de la domination masculine dans le domaine du travail. Dans ce cas, la mobilité sociale des filles est souvent réduite. L’expression « plafond de verre » est parfois utilisée aussi pour désigner les discriminations selon l’origine ethnique.
  • En s’intéressant uniquement aux hommes de 40 à 59 ans, on ne mesure pas la mobilité sociale actuelle, mais celle de la génération précédente. Par ailleurs, rien ne prouve qu’à 40 ans, une situation sociale soit totalement stabilisée (la mobilité sociale intragénérationnelle venant alors troubler les conclusions des enquêtes sur la mobilité sociale intergénérationnelles).
  • Les PCS sont un outil uniquement français, qui rend ainsi la comparaison entre pays difficile.
3. Lecture des tables de mobilité : destinée et recrutement

Les tables de destinée se lisent habituellement en ligne, et répondent à la question « que deviennent les fils ? ». Les tables de recrutement se lisent habituellement en colonne, et répondent à la question « D’où viennent les fils ? ». Attention, cependant, les tableaux sont parfois inversés ! (Vérifiez la ligne des 100)

Dans les deux tables (qu’il faut apprendre à bien distinguer), la diagonale indique la proportion de ceux qui sont immobiles (ceux qui ne changent pas de catégories sociales). La diagonale du 1er tableau donne le degré d’hérédité sociale (le % de fils qui reproduisent la situation sociale de leurs pères). La diagonale du second, donne toujours le degré d’hérédité sociale ou reproduction sociale, mais vu d’une autre manière (le % de pères qui ont la même la situation sociale que leurs fils).

Pour distinguer les deux tableaux (quand ils ne sont pas présentés dans le même document), observez le total, et prenez comme repère les agriculteurs(plus de 85% des agriculteurs ont un père agriculteur = recrutement, mais 75% des fils d’agriculteurs ne sont pas devenus agriculteurs = destinée).

  • Exemples de lecture horizontale (ici, origine ou recrutement). Selon l’INSEE, en 2003 en France, 24% des hommes âgés de 40 à 59 ans, actifs ou anciens actifs Cadres et Professions Intellectuelles Supérieures (soit 310 000 personnes parmi 1 317 000), sont fils de Cadres et Professions Intellectuelles Supérieures.
  • Exemples de lecture verticale (ici, destinée). Selon l’INSEE, en 2003 en France, 52% des hommes âgés de 40 à 59 ans, actifs ou anciens actifs ayant eu un emploi, dont le père faisait partie des CPIS sont eux-mêmes CPIS (ou : 52% des fils de CPIS sont eux-mêmes CPIS), soit 310 000 personnes sur 591 000.

C. Une société de plus en plus fluide ? résultats ambigus des enquêtes de mobilité sociale

1. Les caractéristiques de la mobilité (réduite, courte, structurelle). Reproduction sociale
  • Une mobilité réduite : la proportion d’immobiles est importante (diagonale des tableaux). 1/3 des hommes âgés de 40 à 59 ans ont une position sociale identique à celle de leur père au même âge. Ils restent dans la même PCS que leur père, dans une logique de reproduction sociale.
  • Une mobilité courte : si des individus changent de catégories sociales, c’est le plus souvent vers une catégorie proche en termes de valorisation sociale(par exemple, d’ouvriers vers employés ou de cadres vers professions intermédiaires)
  • Une forte mobilité structurelle (mobilité forcée du à la transformation de la structure sociale d’une génération à l’autre). La mobilité observée est en grande partie imposée par l’évolution de la structure des PCS, qui ont un nombre de places limitées (on estime la mobilité structurelle à 40% de la mobilité observée). Provoquée par l’apparition ou la disparition de places entre la génération des pères et celle des fils, qui sont alors obligés de changer de profession.

Exemples de calculs :

On peut calculer la mobilité totale observée. Additionnons la diagonale des immobiles : 252+182 +310 + 263 + 108 +1373 = 2488000.
Il y a donc 2,488 millions d’immobiles sur un effectif total de 7,045 millions. Donc 7,045 – 2,488 = 4,557 millions de mobiles. Cette mobilité n’est qu’apparente puisque de nombreux enfants sont obligés de changer de catégorie sociale. Ainsi, les fils d’agriculteurs sont contraints de changer de groupes sociaux puisque il y a beaucoup moins de « places » d’agriculteurs dans la structure sociale des fils que dans celle des pères (le nombre d’agriculteur chute en raison de la tertiairisation).

2. La mobilité nette

La mobilité nette des évolutions du marché de l’emploi (c’est à dire mobilité brute observée – mobilité structurelle) est finalement faible pour une société que se veut méritocratique et fluide. De surcroît cette mobilité nette diminue entre 1977 et 2003 (et principalement entre 93 et 2003).
Pour calculer la mobilité nette, il faut d’abord comparer la structure sociale des pères et celle des fils (on ne prend en compte que les écarts positifs : évidemment, la somme des écarts positifs et négatifs est nulle), afin d’estimer la mobilité structurelle (ou forcée).

On fait donc mobilité observée – mobilité structurelle (1 205 045) = mobilité nette. Ratio : mobilité nette ou structurelle ou observée/effectif total.

3. La fluidité sociale : une nouvelle façon d’estimer la mobilité nette (les odd-ratios)

Pour éviter de mesurer une mobilité tronquée par la taille différente des groupes socioprofessionnelles entre la génération des pères et celle des fils (qui aboutit donc à une mobilité structurelle forcée), les statisticiens proposent d’utiliser la méthode des chances relatives (odd-ratios) qui ne tient pas compte de la taille des groupes, et donne une bonne approximation de la mobilité nette, ici appelée fluidité sociale.

Concrètement on va mesurer la force du lien entre origine et position sociale en l’exprimant sous la forme d’une « probabilité relative » d’atteindre une position sociale. Par exemple, un fils d’ouvrier à X fois plus de chances qu’un fils de cadre d’appartenir à la catégorie ouvrier).
Il suffira ensuite de comparer les chances relatives (le nombre de « chance » d’un fils d’une catégorie comparé au nombre de « chance » d’un fils d’une autre catégorie) pour mesurer une éventuelle progression de la fluidité sociale (on fait alors un rapport de probabilités). C’est le cas dans les dernières études : un fils d’ouvrier avait 17.2 fois plus de chances de devenir ouvrier qu’un fils de cadre en 1977, contre 8.8 en 2003.

Un exemple de calcul sur la destinée des filles :

Critique des odds-ratios :

  • Privilégier les approches relatives fait oublier les chiffres : on part de tellement bas à un écart de 39 pour passer à un écart de 26… c’était tellement catastrophique que ça ne pouvait que s’améliorer.
  • Voilà pourquoi le odd ratio a été privilégié aux USA : ils peuvent ainsi dire que la mobilité sociale s’est améliorée, alors qu’il y a pourtant eu une augmentation des inégalités. Un indicateur relatif tend à masquer les évolutions absolues.

II. Les déterminants de la mobilité et de la reproduction sociale

A. Le rôle de la structure socioprofessionnelle

1. Transformation de la population active et mobilité structurelle / Tertiarisation et autres grandes évolutions

L’évolution de la structure de la population active explique une grande part de la mobilité sociale (mobilité structurelle).

En effet, il suffit que le nombre de places disponibles dans une catégorie chez les fils diminue globalement par rapport aux pères, pour qu’apparaissent unemobilité forcée. C’est le cas par exemple, chez les agriculteurs : le nombre d’agriculteurs diminue de générations en générations ce qui force les fils à trouver une place sociale différente (la part des agriculteurs est passée de 16 % à 4 %, elle a été divisée par 4, elle a donc baissé de 12 points, soit une baisse de 75 %, entre la génération des pères et celle des fils, dans l’enquête 2003).
La tertiairisation observée pendant les trente glorieuses, conduit ainsi à une progression spectaculaire d’emplois assez qualifiés (cadres et employés) : ce fort besoin de main d’oeuvre se traduit alors par une mobilité sociale ascendante plus forte, en apparence. La société et de plus en plus tertiaire.

En plus de cela, on observe une féminisation de la société, avec une grande part de femmes de PCS « employé ».

2. Déclassement et paradoxe d’Anderson, les difficultés actuelles de la jeunesse

Cette évolution de la structure socioprofessionnelle, peut conduire à des paradoxes. Des positions sociales valorisées chez les pères peuvent être considérées comme moins enviables ou plus courantes dans la génération des fils.

La course aux diplômes n’est plus alors un gage de position sociale élevée, et des fils peuvent même vivre un déclassement social, alors même que leurs diplômes sont plus élevés que leur père (l’inverse est même possible). (mais c’est aussi valable dans l’autre sens).
Contrairement à l’idée reçue, il n’y a donc pas de corrélation entre les niveaux de diplômes et les positions sociales (c’est le paradoxe d’Anderson, sociologue américain 1961,une forme de déclassement social ; le fils plus diplômé que son père peut donc être dans une situation sociale moins élevée). Le paradoxe s’explique par le décalage entre le nombre de diplômes produits et les places disponibles sur le marché du travail (dynamiques qui était très favorable pour la génération d’après-guerre, et qui ne l’est plus). Les diplômes valent certes moins en terme de rendement social mais attentions ils valent toujours autant en terme de contenu. (chance de tomber dans un secteur dynamique ou pas…)

B. Le rôle de la famille

1. L’analyse de P. Bourdieu

Bourdieu distingue 4 types de capitaux transmis par la famille, ce qui le conduit à observer et expliquer une forte reproduction des structures sociales :

  • Un capital économique : patrimoine et de revenus (une famille aisée aura plus de facilité à permettre à son enfant d’avoir un bon statut)
  • Un capital culturel (un ensemble de connaissances, syntaxe et vocabulaire pour exprimer la pensée, richesse de la réflexion, de références culturelles, d’habitudes comme visiter les musées, de compétences valorisées par le système scolaire comme la lecture ou la capacité d’écriture)
  • Un capital social (l’ensemble des relations sociales et donc la capacité, plus ou moins grande selon le capital social détenu, de pouvoir bénéficier d’avantages divers liés à ces relations / ensemble des ressources relationnelles mobilisables afin de valoriser notre statut).
  • Le capital symbolique : méta-capital, la valorisation spécifique de l’un des trois types de capitaux précités (prestige associé à un nom de famille, situation géographique (Trespoey ou Saragosse ?) qui ouvre des portes)

P. Bourdieu fait donc de chaque famille, les vecteurs de la reproduction sociale : chaque famille cherche naturellement à doter ses enfants des meilleures chances (chacun veut faire le mieux pour ses enfants), mais comme les familles sont-elles mêmes inégalement dotées, elles ne font que contribuer à la reproduction de la même structure socialeChaque enfant va être envoyé dans une direction sociale avec des atouts inégaux, ce qui engendre une tendance à la reproduction sociale.

L’homogamie sociale renforce encore ceci (choisir son conjoint dans le même milieu social que le sien) exemple 51% des fils d’ouvrier.e.s se marient à des fil.le.s d’ouvrier.e.s. Mais le mariage est également un calcul coût-avantage selon Becker ; on peut chercher à se marier à quelqu’un d’une classe sociale plus haute (l’un a des atouts socio-professionnels et une position sociale, l’autre donne une visibilité sociale en échange…). Cependant, tout le monde ne calcule pas tout dès son plus jeune âge… L’union conjugale a, dans l’histoire, toujours été un moyen de monter ou au moins de ne pas descendre socialement en cherchant un « bon parti ».

On s’intègre dans la société en fonction des normes et valeurs que nos parents nous ont donné via la socialisation primaire. Cela influe grandement sur la suite de nos trajectoires sociales.

2. Autres facteurs familiaux : taille de la fratrie, modèles de réussite

On peut distinguer trois types de paramètres familiaux qui influencent la destinée :

Certaines familles modestes peuvent se projeter sur son enfant (ce qui se traduit par une plus grande attention aux résultats scolaires) et donc exercer un rôle moteur, qui explique certaines trajectoires exceptionnelles. Il y a aujourd’hui toute une sociologie de la mobilisation scolaire qui se développe autour de cette question. L’ordre dans la fratrie (cadet ou ainé) semble jouer un rôle. Mais si « l’élu », qui subit beaucoup de pression, n’arrive pas à convertir sa réussite scolaire en réussite sociale, l’idée reçue des diplômes inutiles est alimentée (et qu’on a bien eu raison de faire faire un CAP aux autres), alors que la faute incombe à un manque de capital social.

Impact de la structure familiale : On pointe aussi aujourd’hui un rôle important des structures familiales (familles recomposées, éclatées, etc.). Les enquêtes confirment que les enfants de familles éclatées subissent un préjudice scolaire, surtout quand la séparation est conflictuelle(contesté ?)

La taille de la fratrie semble exercer une influence sur les résultats scolaires, et par suite sur l’insertion socioprofessionnelle. Quand le nombre d’enfants augmente, la part de revenu par personne diminue (moins de ressources à consacrer à la réussite scolaire de chacun), et cela peut même conduire à uneréduction du revenu du foyer (la mère obligée de s’arrêter pour s’occuper des enfants, par exemple). A cela s’ajoute des difficultés probables dans l’espace(superficie de logement réduite) et un modèle de sociabilité particulier (centrage sur les frères et soeurs nombreux, temps de travail réduit, charge mentale de la fille aînée qui doit s’occuper des suivants), qui constituent un désavantage important dans la poursuite d’études.

De plus, on remarque que l’origine ethnique ou la stigmatisation religieuses peuvent avoir une influence.

C. Le rôle de l’école

Au fur et à mesure de l’ouverture de l’école à toutes les catégories sociales, le diplôme est devenu de plus en plus important dans l’insertion socioprofessionnelle (dans les années 20, seul un emploi sur trois demandait un diplôme particulier). L’investissement scolaire a donc bien été un facteur de mobilité sociale individuelle (ascendante) notamment pendant les trente glorieuses.

Néanmoins, on observe un essoufflement aujourd’hui : l’investissement scolaire des familles est de plus en plus important mais le rendement social (l’accès à des positions sociales valorisées) des diplômes, diminue. Cela s’explique :

  • d’une part par une certaine inflation des diplômes, dans un contexte de ralentissement économique (offres d’emplois)
  • et d’autre part, selon certains sociologues, par une prise de conscience de l’importance de la certification scolaire par les élites actuelles (contribuant depuis 1995, à un nouveau verrouillage des positions sociales).
1. Histoire de la massification scolaire : le constat d’un échec de la démocratisation   Le déclassement

La démocratisation de l’accès à l’enseignement (= massification)

Après des années de volontarisme en matière d’éducation, on fait aujourd’hui le constat d’une une réussite scolaire inégale en fonction du milieu social d’origine, malgré la massification scolaire.

La démocratisation de l’accès à l’enseignement (= massification, à ne pas confondre avec la démocratisation scolaire) est le résultat des diverses lois de scolarisation et de l’augmentation de l’effort de la collectivité (on constate donc une forte progression des effectifs scolarisés, cette hausse de la scolarisation s’est traduite par une augmentation de la part des diplômés). C’est un processus historique que l’on peut décomposer en 4 étapes.

  • Etape 1 : l’alphabétisation et la constitution de la Nation, au 19ème siècle. Passage des écoles paroissiales aux écoles publiques. Ces écoles sont renforcées par la gratuité et l’obligation (de 6 à 13 ans) des lois Ferry en 1881-82
  • Etape 2 : le modèle républicain de séparation sociale, au début du 20ème siècle. Entre les deux guerres mondiales, il existait effectivement deux écoles : une école pour l’élite (préparateur exclusif au baccalauréat) et une école pour le peuple (se limitant souvent à la simple alphabétisation), et cette distinction va durer en pratique jusque dans les années 60. Seuls 5% d’une classe d’âge avaient le bac.
  • Etape 3 : les intentions d’ouverture sociale, d’après-guerre (ou la massification au collège). Après la seconde guerre, un consensus apparaît sur la nécessité d’ouvrir socialement le recrutement des lycées pour des raisons d’équité mais aussi pour élargir le vivier afin de faire face aux mutations économiques. L’objectif est alors essentiellement de pallier au manque de main d’oeuvre qualifiée. Il est décidé de lancer un programme massif d’équipements. On construit 1 collège par jour en France entre 1960 et 1970 et les effectifs de collèges progressent de plus de 50% (première explosion ou massification scolaire entre 60 et 75, ce qui entraîne une modification sensible du mode de socialisation des jeunes (homogénéisation relative des modes de vie, importance croissante du diplôme pour l’insertion professionnelle).
  • Etape 4 : la seconde massification scolaire (ou la massification au lycée). Objectif de 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat (avec l’objectif de lutter contre le chômage en formant mieux pour des emplois plus qualifiés)

L’échec de la démocratisation sociale de l’école, et la remise en cause de la massification

Il faut à la fin des années 2000, faire le constat d’un relatif échec de la massification scolaire. Malgré l’effort financier très important (25% du budget de l’État, autour de 6,5 % du PIB), on observe le maintien d’inégalités dans la réussite scolaire entre catégories sociales (et même un renforcement) ainsi que des difficultés à valoriser socialement les diplômes obtenus. Il y a eu massification (démocratisation dans l’accès) mais pas démocratisation sociale. En dépit de l’ouverture de baccalauréats adaptés (bacs technologiques et professionnels), la proportion d’une classe d’âge au niveau bac stagne autour de 65% depuis 1995.
Les inégalités sociales s’accroissent sur la période 1995-2005 (réduction spectaculaire des chances d’accès aux grandes écoles…). Il n’y a pas de réelle démocratisation sociale (l’accès en seconde, la réussite au bac, l’orientation vers le type de bac, l’accès aux prépas, aux grandes écoles… sont inégaux selon la PCS).

Le déclassement

Un sentiment croissant de déclassement social apparaît dans la population, sentiment relié à une inflation des diplômes (l’accroissement du nombre de diplômes en réduit la valeur sociale). D’une façon générale, le diplôme protège encore du chômage mais le nombre de diplômés pouvant accéder à des postes élevés est plus important que le nombre de postes proposés dans la structure de la population active. D’où un risque de déclassement professionnel au regard du diplôme obtenu (dévalorisation des diplômes et paradoxe d’Anderson, voir plus haut).
Dans les années 2000, cet échec relatif et l’influence des rapports critiques de l’OCDE (préconisations libérales), aboutissent à une remise en cause des objectifs ambitieux d’après-guerre et des années 80.
La remise en cause passe notamment par la promotion de filières professionnelles et d’apprentissage, des réorientations plus précoces (au risque de retrouver le modèle insatisfaisant d’élitisme républicain à deux voies), l’effacement progressif du principe du collège unique (jamais vraiment appliqué en raison du jeu des options et des entorses à la carte scolaire) et l’abandon des objectifs de scolarisation massive au lycée.
Tout se passe comme si constatant la persistance des inégalités de chances de réussite scolaire, malgré l’effort massif, la « société » décidait de revenir à un système moins ambitieux entérinant la division sociale dans l’école elle-même (retour à une école à deux vitesses, jugée moins frustrante, car ne faisant pas miroiter des places sociales de toute façon « réservées »).
Mais ce faisant, on tombe dans un certain fatalisme social qu’une autre lecture des faits peut contribuer à combattre. Par exemple, on peut considérer que seule la deuxième massification se heurte à des difficultés. Celle-ci visant à des objectifs plus ambitieux nécessiterait un effort à la marge relativement plus important, effort à la marge qui n’est logiquement refusé, que si on analyse l’objectif d’éducation pour tous comme un coût et non comme un investissement. « Pourquoi s’embêter à ouvrir le supérieur ou peuple s’ils n’en font rien ? Pourquoi donner de l’argent pour l’école si c’est pour qu’il y ait encore reproduction sociale ? »

2. Deux théories générales explicatives de l’inégalité des chances de réussite scolaire

– L’analyse de Raymond Boudon insiste sur la responsabilité des stratégies individuelles, choix d’orientation (individualisme méthodologique)

La scolarité est ponctuée de paliers d’orientation où l’individu doit faire un choix qui nécessite un calcul coût avantage biaisé par l’origine sociale (un enfant de milieu populaire surestime les coûts et risques et sous-estime les avantages d’un prolongement des études). De surcroît, chaque formation et chaque établissement, n’offre pas le même rendement en terme de statut sociaux, ce qui accentue encore les chances de se tromper pour une famille d’origine populaire. Ainsi, à chaque carrefour d’orientation, les enfants de milieu populaire s’auto excluent du système scolaire, où s’engagent dans des « impasses », tandis que les enfants de milieu favorisé poursuivent dans les bonnes directions.

Les remèdes de Boudon consistent à :

  • réduire significativement le nombre de paliers d’orientation (pour diminuer les chances de se tromper)
  • faire un effort massif d’information vers les familles populaires (meilleure appréhension des coûts et avantages de la poursuite d’étude)
  • multiplier les bourses et aides sociales (diminution du coût objectif).

– L’analyse de Pierre Bourdieu et les 4 capitaux (analyse holiste, culturelle) insiste sur le rôle de l’institution scolaire

Les classes dominantes transmettent un capital culturel élevé à leurs enfants (langage, mode de raisonnement, culture générale…), capital culturel largement valorisé par l’école (les critères de classement et de sélection de l’école sont donc déjà intériorisés par les enfants de classes dominantes).

Les critères de réussite scolaire ne sont donc pas neutres socialement et sont plus accessibles aux enfants de milieu favorisé. La compétition est faussée puisque certains de par leur naissance, maîtrisent beaucoup mieux que d’autres les règles du jeu scolaire.
L’école légitime alors une différence sociale et par son action contribue à maintenir l’ordre social (l’élève de milieu défavorisé, en échec scolaire, croit que cela est de son entière responsabilité et ne va pas remettre en cause plus tard le fait qu’un « héritier » lui donne des ordres).

Les remèdes de Bourdieu passent par une meilleure formation des enseignants destinée à leur faire prendre conscience du biais culturel inconscient, et à élargir leur critère d’excellence scolaire (valorisation de certaines pratiques, par exemple).

Les deux sociologues s’accordent sur l’existence d’inégalités sociales au départ et sur le principe de « dominance » : les diplômes seront plus ou moins bien valorisés socialement selon les origines sociales.

3. D’autres explications micro sociales : effets classe, maître, établissement
  • Existence d’effets établissements : les différences de réussite scolaires seraient imputables en partie aux différences de qualité des équipes éducatives, y compris pour des établissements situés dans des quartiers à priori socialement défavorisés.
  • Existence d’effets classe et d’effets maîtres (effet Pygmalion) : certains enseignants peuvent exercer une influence particulière qui expliquerait certaines réussites scolaires (impact de la motivation, notamment).
  • La place dans la fratrie, les investissements familiaux expliqueraient mieux la diversité des trajectoires scolaires que les grandes théories macro-sociologiques (rappels)

Conclusion – Pour aller plus loin : les effets de la mobilité sociale

Les effets de la mobilité sur l’ordre social

La mobilité favoriserait la paix sociale et le bon fonctionnement de la société en permettant aux individus d’occuper des positions adaptées à leurs talents et leur mérite. Néanmoins, on peut aussi considérer que la mobilité sociale est un facteur de déstabilisation de la société : cela peut générer de l’angoisse(peur de descendre : démotion sociale), de la frustration (espérances déçues) et du stress (responsabilité individuelle de l’échec social). L’élite sociale ne peut se perpétuer que si elle se décharge de ses membres les moins compétents pour intégrer les membres compétents des classes inférieures (analyse de Pareto : « la circulation des élites »)

Les effets de la mobilité sur les comportements sociaux

Les individus mobiles socialement, vivent une situation de dédoublement avec le sentiment d’être doublement étrangers : au groupe qui est quitté et plus ou moins trahi, et au groupe qui est rejoint sans totale intégration.
Les efforts d’adaptation peuvent être excessifs : l’hyper conformisme aux valeurs du milieu d’appartenance est une réaction très courante (socialisation anticipatrice).

Chapitre 6 – Mobilité sociale

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