Chapitre 8 : la justice, nos droits et nos devoirs

Introduction

Définition et étymologie de la justice

Le mot justice se construit à partir du latin « jus » qui signifie droit, mais qui a d’abord une connotation morale et religieuse (droiture, homme droit). La justice serait donc d’abord une vertu relevant de l’action et du bien-agir. Le droit a pour étymologie le latin « directum » qui signifie littéralement droit, sans courbure. Étymologiquement le droit et la justice semblent se confondre, à tel point que nous pourrions dire que la justice est le droit. Or, intuitivement, nous savons que quelque chose les distingue fondamentalement puisque les règles du droit peuvent être injustes et que c’est au nom d’une idée de justice que des révolutions peuvent renverser le droit (divin…). Pour dissocier le droit de la justice, il faut distinguer d’abord deux types de droit, et deux types de justice.

I. Premières intuitions, émotions, définitions

A. Définitions du droit

1. Le droit objectif ou positif

Désigne les lois écrites et les codes propres à une société donnée, qui sont variables en tant et en lieu, posées par les hommes. C’est aussi l’ensemble des normes et des lois coutumières qui règlent la vie sociale. Parfois, elles ne sont pas écrites, mais elles sont consacrées à l’usage et à la tradition.

2. Le droit subjectif

Exigence de la conscience qui va faire état d’une légitimité pour réclamer un bien ou ce que nous pensons être un dû. Même si ce pouvoir n’est pas inscrit dans un code ou consacré par la norme.

B. Définition de la justice

C’est un sentiment, une réaction profonde et spontanée, qui pense trouver sa légitimité fondamentale dans la conscience morale, donc humaine, qui la garantirait. Alors, la justice semble se manifester comme une exigence spirituelle et morale, donc religieuse. On pense trouver une universalité dans le fondement moral mais ce n’est pas si simple car il y a des fondements religieux.

L’institution judiciaire, que nous avons pour habitude de nommer « la justice » est l’action par laquelle le pouvoir judiciaire reconnait le droit des hommes et rend justice au nom de ce droit.

C. Comment définir le problème et le résoudre

Comment articuler ces deux aspects, en apparence si différent puisque l’un prendrait racine dans la morale et la religion, présupposé par le fait que l’homme est une créature divine avant tout, et de l’autre une justice qui n’est que l’ensemble des droits et des règles qu’on appelle nomos, qui correspond au droit positif, au droit des hommes. Ce problème est celui vécu par Antigone, qui se réfère à une loi interne et morale qui viendrait contrebalancer la violence, l’illégitimité des lois humaines.

Si nous savons qu’être un citoyen juste c’est obéir aux lois établies par le droit positif, nous savons aussi qu’un très bon citoyen peut ne pas être un ange et même se comporter de manière parfaitement injuste. Il y aurait donc un droit « juste » et un droit « injuste » et c’est au nom d’une justice morale (difficile à fonder) qu’ont lieu les luttes pour améliorer les lois du droit. Le problème est de savoir sur quels critères le droit moral se fonde.

II. La justice est-elle un besoin

A. La Justice est d’abord une intuition

Héraclite « Les hommes ne connaîtraient pas le nom de justice si les choses injustes n’existaient pas ». Il veut dire par là que la notion de justice ce n’est qu’une conséquence de l’expérience vécue par les hommes, et non un sentiment qui viendrait d’une morale innée à l’homme. Autrement dit, le constat expérimental d’un déséquilibre dans une situation pousserait les hommes à le rectifier dans un soucis de survie. Autrement dit rien ne nous amènerait à la justice sinon les inégalités naturelles, sachant que la nature est parfaitement inéquitable dans la répartition des avantages. Les lois des hommes sont là pour compenser les inégalités naturelles, sinon la vie entre les hommes serait impossible. La compensation est-elle donc cherchée au nom de la morale ou d’un besoin ? Exemple on pardonne à ceux avec qui on commerce…

Au début des Confessions, Rousseau (Livre I chapitre 12) va décrire le sentiment encore douloureux de sa première expérience de l’injustice, lorsque enfant il fut puni pour un acte qu’il n’avait pas commis. Cette expérience est venue briser les illusions de Rousseau sur la justice morale, humaine, innée. Il y a donc un décalage entre l’idéalisme idéologique de la morale, et son application dans le réel : génocides… « Ce premier sentiment de la violence et de l’injustice est resté si profondément gravé dans mon âme que toutes les idées qui s’y rapportent me rendent ma première émotion. Dès ce moment, je cessais de jouir d’un bonheur pur ». Rousseau, Confessions, I-12

B. Plutôt qu’un sentiment, la justice n’est-elle pas un besoin ?

Le besoin de justice serait la conséquence d’un sentiment d’injustice qui provoque une émotion violente, qui brise une sensation préalable d’équilibre. Ce serait cet équilibre brisé qui provoquerait la volonté d’y remédier. Cette volonté d’harmonie semble faire partie de tout homme dès lors qu’il est capable de se reconnaître comme membre d’une communauté : alors le besoin de justice se fonderait sur la conscience d’un manque dont on sait qu’il pourrait altérer l’individu, mais aussi la communauté à laquelle il appartient. D’ailleurs, Hume, dans le Traité de la nature humaine Livre III, explique que selon lui, la justice ce n’est pas une préoccupation naturelle et rationnelle de l’homme, mais qu’elle naîtrait de circonstances extérieures : manque de prodigalité (générosité) de la nature, et intérieures : égoïsme constitutif de l’homme. Cependant, Hume reconnait que malgré son caractère conventionnel, l’idée de justice se maintient dans les sociétés, parce que chacun est capable de réaliser qu’elle est bénéfique au groupe. Vivre sans justice = vivre dans la peur et l’angoisse + tu ne « vis » vraiment que si tu es le plus fort.

C. La justice comme vertu

Dans le Livre II de la République, Platon explique à travers les paroles de Adimante, qui le représente, que selon les grecs archaïques, les pères dans leurs discours à leurs files expliquaient qu’il suffit de paraître juste pour tromper les dieu, et qu’il ne sert à rien d’être juste sans le paraître. Or, selon Platon, il ne peut pas y avoir de cité juste s’il n’y a pas d’âme juste. Pour cette raison, il va proposer dans la République une analyse psychopolitique de la justice. En effet la recherche de la structure de l’âme permettrait de comprendre la structure plus vaste de la cité, et inversement la cité doit être considérée comme un miroir grossissant de l’âme.

La cité se compose de trois parties : les dirigeants (le pouvoir législatif dans son ensemble), les soldats ou encore les auxiliaires, défenseurs de la cité (forme de pouvoir exécutif), les artisans (pouvoir économique et monétaire). Montesquieu : le capitalisme se nourrit des défauts des individus. Platon : c’est catastrophique si les artisans prennent le pouvoir, car c’est un règne de l’argent. Cette tripartition de la cité qui correspond très parfaitement à la tripartition de notre âme, elle aussi composées de trois parties :

  • nus, esprit, raison, sagesse
  • thumos, le cœur au sens de courage
  • epithumos, envie, désir qui vient des entrailles

Dans l’âme juste, c’est la partie nus qui dirige parfaitement les deux autres parties subalternes. A la manière d’un cocher (nus) dont l’attelage ailé sera composé d’un cheval blanc (thumos) robuste et docile, et d’un cheval noir (epithumos) beau et nerveux. Le cocher équilibre l’attelage. Si le cheval noir prend toute sa puissance, l’attelage sera renversés (âme submergée de désirs). Mais sans l’énergie du cheval noir l’attelage n’avance pas. Le cocher doit parfaitement gérer ces deux parties pour que l’attelage soit une âme juste.  Ces trois parties correspondent au vertus cardinales chez les grecs : la sagesse, le courage, la tempérance, et la 4e résulte des trois autres : la justice. C’est d’ailleurs la même idée qu’on trouvait dans le mythe de Prométhée (pudeur, justice : qualités données). Dans la cité, l’harmonie doit être la même sachant que la raison correspond à la classe des dirigeants, le courage aux soldats, le désir aux artisans (profit, enjeux économiques). Mais ces besoins sont élémentaires, il faut y répondre : on a besoin de l’énergie dans une société (les échanges). Enfin, Platon précise que chaque instance doit rester à sa place, l’injustice c’est le désordre dans la cité (pleonexia).

III. Légalité et légitimité

A. Dans une société, ce qui est juste c’est ce qui est conforme au droit

Dans Ethique à Nicomaque 5e partie, Aristote définit ainsi le juste : « le juste c’est ce qui est conforme à la loi et qui respecte l’égalité ; l’injuste c’est ce qui est contraire à la loi et qui manque l’égalité ». Le droit positif, qui émane d’un souverain ou d’une assemblée légitime, ayant reçu cette légitimité d’un pacte social équitable, d’un pacte politique, fonctionnerait donc comme une autorité légitime, fondant légitimement les lois donc le droit, décidées par la communauté souveraine. Dans ce cas, seul le droit et la loi assurent la justice et il ne pourrait y avoir d’autorité morale supérieures. C’est ce qu’on appelle le légalisme strict : chaque nation est libre de ses propres droits.

B. Ce légalisme est-il suffisant pour assurer la justice ?

Ce qui est troublant c’est que dans ce cas la justice, l’acte juste ne tiendrait qu’à une convention, à un artifice et n’aurait rien de moral. En 1945, l’humanité réalise brutalement l’ampleur des insuffisances du légalisme : il va falloir repenser le fondement moral de la justice. En effet, si seule la légalité peut tenir lieu de norme en matière de justice, alors le choix fait lors du procès de Nuremberg de tenir rigueur aux accusés, particulièrement aux officiers, de s’être conformés aux lois nazies, montre bien qu’il faut intégrer dans la sphère juridique une exigence différente, une idée, un esprit de justice qui ne peut pas être uniquement fondée sur la légalité. C’est ce que Montesquieu appelle l’esprit des lois : spiritus, de quoi s’inspire les lois pour être légitimes (inspiration morale ; la loi ne s’interprète pas, plus elle est précise est limpide, plus elle est simple à appliquer).

Désormais, on considère que le régime d’une communauté donnée ne peut pas se dispenser d’agir selon certains principes valant comme normes éthiques, pour tous les états. On consacre ainsi la notion de crime contre l’humanité. Il est vrai que l’idée de justice, comme le rappelle Paul Ricoeur, ne peut pas s’épuiser dans les systèmes juridiques qu’elle suscite. Cependant, la visée éthique doit passer par le droit même si le droit ne peut pas se soustraire à l’éthique. Les lois sont donc une condition nécessaire mais non-suffisante : l’institution établit par ses lois, un système de partage portant sur les droits, les devoirs, les revenus, les patrimoines. Lorsqu’elle refuse les privilèges, l’institution judiciaire vise déjà l’éthique.

Conclusion

Pour qu’une société, qu’une communauté fonctionne il faut, et c’est le minimum vital, la loi. Socrate lui-même reconnait dans l’Apologie, à quel point la loi qui s’applique à tous est fondamentale à la constitution sociale.

L’ensemble des lois doit être consacré par une légitimité politique. Tous doivent décider ensemble les lois dont la communauté à besoin. En ce sens, la démocratie détient une légitimité politique. Cependant, la volonté générale peut se tromper, elle peut errer (Rousseau) se perdre, et alors elle peut voter des lois injustes ou cruelles.

De ce fait, la légitimité politique doit toujours être subordonné à la légitimité éthique et morale. Par éthique on peut entendre le sens des anciens que veut lui redonner Paul Ricoeur dans Lectures : l’appel, pour l’humanité, à la vie, au meilleur, à la vie bonne, sachant que Ricoeur associe le terme de morale à la dimension normative de la justice (éthique n’est pas morale/justice relative).

Chapitre 8 – La Justice, nos droits et nos devoirs

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