Chapitre 8 : Quels liens sociaux dans une société où s’affirme le primat de l’individu ?

Introduction

1. La crise actuelle du lien social, une répétition de la fin du 19ème siècle ?

Le 19ème siècle est un siècle de grandes transformations politiques, économiques et sociales

  • Sur le plan politique, après 1789, c’est la fin de la monarchie absolue, et la mise en place du principe de souveraineté du peuple. Cela signe la fin de lasociété d’ordres (pas de mobilité sociale) et le passage à une société de statuts acquis (méritocratie : construire le statut social au lieu de l’hériter > angoisse), le tout dans un contexte de contestation de la place centrale de la religion (sécularisation de la société : laïcisation).
  • Sur le plan social et économique, c’est le siècle de l’exode rural (même si la population reste majoritairement rurale), et corrélativement le siècle de l’urbanisation (perte de repères…) et de la formation de la classe ouvrière.
2. La montée de l’individualisme

Les individus s’émancipent donc progressivement des tutelles locales, le contrôle social s’affaiblit, le groupe social n’est plus aussi homogène et l’individualisme progresse dans les sociétés occidentales.

On peut dire rapidement, que l’individualisme est une attention portée aux droits de l’être humain (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ; égalité et liberté par rapport au collectif, à la société) et à son autonomie (capacité à se donner ses propres règles de comportement). L’individualisme peut se dégrader en égoïsme quand il désigne un repli sur soi et un refus des solidarités collectives (l’individualisme ne devient un problème qu’à ce moment là). Individualisme : émancipation des tutelles (plus personne ne nous donne des injonctions morales > autonomie, je me donne mes propres normes et valeurs), capacité à affirmer ses droits (droit à lutter contre l’oppression…).

3. L’émergence de la sociologie

Dans ce contexte de grandes transformations sociales, la sociologie, avec Durkheim (1858-1917) en France (et Weber en Allemagne) va se constituer et se développer autour de la question centrale du lien social : comment remplacer la religion, les traditions et les communautés locales, c’est-à-dire les anciens facteurs de cohésion sociale qui disparaissent ? On remarque que cette interrogation sur la cohésion sociale (ce qui rassemble et fait l’unité du groupe : l’intensité du lien social, politique, marchand) va de pair avec une inquiétude croissante des dirigeants politiques vis à vis des « classes dangereuses »(qui explique la politique « sociale anti-socialiste » de Bismarck en Allemagne, en 1880-1890). La sociologie s’est donc constituée à cause de l’écroulement de la société et va tenter de repenser les liens sociaux avec les individus : c’est la crise du lien social.

Cohésion sociale : Ce qui permet la solidarité et l’unité des membres d’une communauté (sentiment d’appartenance, liens répétés et forts, croyances communes)

Lien social : ensemble des relations, des normes et valeurs, qui relient les individus et les groupes, et les rendent solidaires (lien d’engagement et de dépendance réciproque).

4. La crise du lien social, de nouveau d’actualité

Aujourd’hui, avec par exemple, la persistance d’un chômage de masse (autour de 10-11% de la population active), un nombre croissant de sans-abri (100 à 200 000, selon des sources très parcellaires) et de bénéficiaires du RSA (plus de 1,85 millions de foyers), la dégradation des banlieues, l’hostilité des élites aux impôts, la montée des extrêmes politiques et des discours xénophobes… se pose à nouveau, la question de savoir comment concilier lien social et individualisme, dans le cadre cette fois d’une société industrielle en crise, avec des instances de socialisation transformées et apparemment inefficaces.

Une société est un groupe humain. Comment imag

I. Evolution des formes de solidarité selon Durkheim

A. L’intégration sociale (le degré de cohésion sociale) et formes de lien social

1. L’intégration sociale

L’intégration sociale désigne couramment

  • l’insertion d’un individu dans un ensemble social (et sa participation à la vie collective) : c’est alors un état (être intégré ou non).
  • dans une perspective dynamique, l’intégration désigne aussi le processus conduisant à cette insertion (s’intégrer à un groupe ou être intégré par un groupe ; comment l’individu s’intègre-t-il ?).
2. Deux mécanismes produisent de l’intégration sociale (socialisation et contrôle social)

On fait référence ici à l’efficacité ou non des processus de socialisation (processus par lesquels la personne humaine apprend et intériorise les éléments socio-culturels, normes et valeurs) et de contrôle social (sanctions positives et négatives, informelles ou formelles). Déviance : transgresser les normes et valeurs culturelles dominantes, délinquance : transgresser les lois. Soit on rectifie son comportement, soit on assume son exclusion progressive.

Socialisation : Processus par lequel la personne humaine apprend et intériorise les éléments socioculturels et la culture d’une société (normes, valeurs, pratiques, symboles, modèles et croyances d’une société) sous l’influence d’agents de socialisation (famille, groupes de pairs, école, médias, etc.). La socialisation primaire se déroule pendant l’enfance, la socialisation secondaire continue durant toute la vie adulte. Contrairement à l’éducation, la socialisation est parfois implicite. Le partage d’un code socioculturel commun marque notre appartenance au groupe.

C’est aussi une relation à double sens (individu <–> société) qui passe par le partage de valeurs et normes communes, et produit de la cohésion sociale(un sentiment d’appartenance au groupe à l’origine de l’unité et de la solidarité des membres du groupe).

3. Les formes de lien social

Presque chaque auteur a sa typologie des liens… Le lien social (ce qui relie aux autres) peut alors prendre les trois formes suivantes (Dominique Schnapper) :

  • le lien de sociabilité (lien avec les amis, l’entourage, échanges quotidiens, environnement proche … qui peut prendre la forme d’un lien marchand)
  • le lien de solidarité (sentiment d’appartenance a un collectif, une communauté : être palois)
  • le lien civil (appartenance du citoyen à la collectivité, qui est aussi un sentiment de solidarité : nation, état)

On peut aussi distinguer :

  • les liens primaires (de proximité)
  • les liens indirects par la médiation d’institutions (emplois, associations…).

D’autres auteurs préfèrent plus simplement, distinguer entre :

  • le lien communautaire (relations sociales : amis…)
  • le lien marchand (relations économiques)
  • le lien politique (relations au pouvoir et à la Nation, en tant que citoyen)

Enfin, Serge Paugam (sociologue contemporain) propose la typologie suivante :

  • Le lien de filiation
  • Le lien de participation élective
  • Le lien de participation organique
  • Le lien de citoyenneté

B. Les facteurs de cohésion sociale selon Durkheim

Selon Durkheim (De la division du travail social, 1893), l’intensité du lien social au sein d’un groupe dépend de trois facteurs (conscience collective, relations sociales, buts communs). Si un seul de ces trois éléments manque, alors une crise du lien social peut apparaître :

  • Une forte conscience collective : ensemble des croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres. C’est à dire une intériorisation de la culture commune, une idée de groupe (qui ne réapparaît que lors de catastrophes…).
  • Des relations sociales nombreuses et diversifiées entre les membres du groupe (entretien régulier de la réalité sociale du groupe
  • L’existence de buts communs (accords sur les « grandes » valeurs : liberté, égalité fraternité ; les divisons sont sources de tensions)

C. Le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique

1. Les causes sociales et démographiques de la division croissante du travail social

L’augmentation de la population (« volume social »), de sa concentration (« densité matérielle ») et des relations sociales (« densité morale ») expliquerait la division croissante du travail social. Dans les sociétés modernes, chacun doit alors se spécialiser dans des tâches de plus en plus précises, ce qui peu à peu différencie les individusL’individu développe une compétence qui lui est propre et qui va le caractériser car il possède une spécialisation que les autres n’ont pas : il devient alors un individu.

L’analyse de Durkheim est une critique directe de l’explication économique proposée par Adam Smith. La notion d’individu n’existant pas avant le processus de division du travail, il ne peut donc le mettre en place rationnellement après, comme le postule Adam Smith.

2. Il existe deux formes du lien social (solidarité mécanique et solidarité organique) selon Durkheim

La division croissante du travail social (en grandes fonctions, en métiers, chacun se spécialisant) entraînerait, selon Durkheim, le passage progressif de lasolidarité mécanique dans les sociétés traditionnelles, à la solidarité organique qui caractérise les sociétés modernes et complexes.

La solidarité mécanique

Solidarité mécanique fondée sur la similitude entre les hommes, à l’image des rouages interchangeables d’un mécanisme : la personne humaine est utile comme pièce d’un mécanisme, mais n’est pas d’une importance capitale. Elle peut être remplacée facilement dans l’ordre collectif, et n’a pas une conscience forte d’exister en tant qu’individu porteur de droits.

Le partage de croyances et pratiques communes, qui forment une conscience collective, fait que les rôles et comportements individuels sont dictés par les normes collectives (fatalisme de l’ordre social, importance du droit répressif pour recadrer les anomalies, sanctionner les atteintes à l’ordre). La structuration sociale est finalement limitée à la parenté, l’âge et le sexe (rôles sociaux simples).

Solidarité mécanique : Concept proposé par Emile Durkheim (De la division du travail social, 1893) pour désigner le type de lien social qui s’établit dans les sociétés traditionnelles avec faible division du travail, et où la conscience collective recouvre la conscience individuelle, avec des valeurs collectives impératives et des croyances accompagnées de rituels. Les individus y sont similaires et interchangeables à l’image des pièces d’un mécanisme. Elle est caractérisée par le droit répressif.

II. Coexistence des formes de lien social

A. Les problèmes de cohésion sociale selon Durkheim

B. La coexistence des formes de lien social (Simmel)

III. Evolution du rôle des instances d’intégration (famille, école, travail, état) et les difficultés actuelles

A. La fragilisation de l’institution familiale

1. Crise de la famille ?
2. L’affaiblissement de la capacité socialisatrice de la famille
3. Un constat de crise de la famille qu’il faut nuancer

B. La crise de la démocratisation scolaire (rapide aperçu, voir aussi mobilité sociale)

1. Les missions contradictoires de l’école
2. Quelles voies de réforme de l’école ?

C. La crise du modèle d’intégration par le travail

1. L’emploi permet l’intégration économique
2. L’emploi facilite l’intégration sociale
3. L’emploi fournit un statut social
4. L’emploi ne parvient plus à remplir sa fonction intégratrice : désaffiliation ou disqualification ?

D. Citoyenneté et intégration nationale

1. La crise de la citoyenneté
2. La crise de l’intégration républicaine

Conclusion : Pour aller plus loin dans l’analyse de Durkheim : le rôle des réglés et des groupes intermédiaires dans intégration sociale

1. Les règles collectives maintiennent et renforcent la cohésion d’une société (Supplément sur Durkheim)
2. Le diagnostic de l’anomie (Supplément sur Durkheim)
3. Les groupes intermédiaires comme relais d’intégration (Supplément sur Durkheim)
4. Le risque des groupes intermédiaires (Supplément sur Durkheim)

 

Plans possibles :

  • Assiste-t-on à une crise du lien social ? I. Du point du vue communautaire II. Marchand III. Politique
Chapitre 8 – Liens sociaux

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