Introduction

Nous sommes incontestablement déterminés au niveau biologique, historique, psychologique, et pourtant nous prétendons être libres. Nous pouvons donc nous demander à quel niveau se situe notre autonomie. Par ailleurs, être déterminé à quelque chose signifie exactement le contraire de même mot puisque nous indiquons par là notre volonté suffisamment puissante pour casser l’ensemble de ces déterminations (maîtrise de soi-même). Nous pouvons donc nous demander à quel point notre prétention à être libre est justifiée, et à quel point c’est une grande illusion. Quelle part de romantisme y a-t-il dans l’idée de la liberté ? Comment trouver un dénominateur commun aux définitions multiples qui la caractérisent et la discréditent ?

I. La familiarité de la liberté

A. La liberté c’est d’abord un mot que nous aimons chanter

Comme nous le rappelle Paul Valéry, poète, dans Regard sur le monde actuel : il nous dit que la liberté est un mot qui chante plus qu’il ne parle, et qui a fait tous les métiers. En effet, il convient tout à fait au citoyen qui la garantit, au poète qui la chante, au prisonnier qui l’espère, et à l’esclave qui l’a complètement perdue. Si la liberté est un mot qui chante plus qu’il ne parle, c’est parce qu’il s’adresse aux émotions, au cœur, beaucoup plus qu’à la rationalité. Dès que celle-ci y est confrontée, elle se rend compte de ses paradoxes.

B. La liberté est une absence d’obstacles à tout ce qui est susceptible de mouvement

Au chapitre 21 du Léviathan, Hobbes va définir la liberté comme l’absence d’opposition par des obstacles extérieures au mouvement. De ce fait, le mot liberté peut s’appliquer aussi bien aux créatures inanimées et privées de raison qu’aux créatures raisonnables. Une chose serait donc alors libre tant qu’elle a la possibilité d’avancer sans obstacles : créature vivante emprisonnée par des chaînes. De la même façon, Hobbes considère que l’eau de la rivière peut être considérée comme libre ou vive tant qu’elle n’est pas entravée dans son mouvement. Par association, nous considérons comme libre la voie ou la route non entravée. En ce qui concerne l’homme, il va donner la définition suivante : « un homme libre est celui qui, pour ces choses, que, selon sa force et son intelligence, il est capable de faire, n’est pas empêché de faire ce qu’il a la volonté de faire ». La liberté est donc un mouvement, celui d’un corps, qu’il soit humain ou pas.

Cette conception de la liberté se fait donc sur le modèle mécanique, et être libre, ne pas être entravé dans son mouvement, est aussi valable, nous dit Hobbes, pour le désir, la volonté humaine. Alors, être libre ce serait faire ce que je veux, ce que je désire, quand je veux. Nous pouvons donc distinguer la liberté comme action (mécanique) et la liberté comme sensation, décrite par Paul Valéry dans Regard sur le monde actuel. « L’idée de la liberté est une réponse à quelque sensation, à quelque hypothèse de gène ou d’empêchement qui s(oppose à un désir de notre être, de nos sens, ou même à l’exercice de notre volonté réfléchie. » Il y aurait donc d’un côté une liberté purement mécanique qui à la manière d’une boule de billard ne serait pas entravée dans son mouvement et continuerait à rouler en permanence ; et d’un autre côté une liberté beaucoup plus proche de la libération, autrement dit le liberté ne pourrait être que la conséquence d’un mouvement entravé impliquant le désir de la libération.

C. La liberté est un droit absolu et inaliénable

Dans ce contexte, nous comprenons pourquoi la situation de l’esclave va illustrer complètement ce qui, pour un être humain, sera la négation absolue de la liberté. En trois points : entrave au mouvement du corps, au désir et à la volonté, et au droit naturel (fait de disposer de soi ; être la propriété d’autrui). Pour un être humain, être libre c’est d’abord ne pas être la chose d’un autre, la liberté n’est plus simplement mécanique, elle devient civile, sociale. Autrement dit, quand bien même on pourrait imaginer dans les faits des esclaves heureux avec leur maître, en droit l’esclavage doit être absolument proscrit, car contraire au droit naturel. Dans l’Antiquité, on distingue clairement le statut de liber, l’homme libre, le citoyen, de celui de servus, l’esclave. De plus, celui qui était esclave était condamné à vie à cette situation, il était impossible pour lui comme pour ses enfants de sortir de cette situation d’esclave. « Tout homme né dans l’esclavage, naît pour l’esclavage, rien n’est plus certain. Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désirs d’en sortie. […] S’il y a donc eu des esclaves par nature, c’est qu’il y a eu des esclaves contre-natures ; la force a fait les premiers esclaves et la lâcheté les a perpétrés ». Rousseau, Du Contrat social, Libre I chapitre 2.

Pourtant l’homme se définit par son esprit et par son corps, et il est possible d’imaginer que notre corps puisse être entravé sans que notre esprit, pour autant, ne le soit.

II. La liberté n’est-elle pas d’abord l’indépendance de la volonté ?

A. Une liberté psychologique ?

1. Le choix du sage

Les penseurs stoïciens comme Epictète tentent de concevoir une liberté qui ne serait justement pas soumise aux multiples déterminismes sociaux ni au monde extérieur ni aux fluctuations de l’existence, qui nous déterminent physiquement. En effet, les stoïciens en général considèrent que le monde de la nature est beaucoup plus puissant que nous, qu’il nous entraîne dans sa providence, sans que nous puissions modifier le cours général des choses. Dans ce contexte, seule la liberté psychologiquement intellectuelle, échappe aux influences extérieures. Cette philosophie accepte de restreindre le champ d’action de la liberté à la spiritualité, mais en contrepartie elle permet d’envisager une liberté absolue. Dans ces conditions, la liberté ne peut être que toute intérieure.

C’est pour cela que le philosophe Epictète va distinguer les choses qui dépendent de nous et de notre volonté (nos désirs, nos aversions, nos jugements, nos pensées, en somme nos actions intellectuelles) de celles qui ne dépendent pas de nous (notre corps, notre réputation, les honneurs et les dignités, en somme toutes les choses qui vont dépendre du destin et non pas de nos actions intellectuelles). Ces dernières sont esclaves, elles sont soumises à mille obstacles et inconvénients. C’est pour cette raison que nous sommes très malheureux si nous croyons libres ces choses et que nous nous y attachons. Epictère, Manuel, 1ere partie : « Si tu crois libre les choses qui par leur nature sont esclaves, et propres à toi celles qui dépendent d’autrui, tu rencontreras à chaque pas des obstacles, tu seras affligé, troublé. » Au contraire, si nous savons reconnaître ce qui nous appartient et dépend de nous, et ce sur quoi nous avons du pouvoir, alors « jamais personne ne te forcera à faire ce que tu ne veux point, ni ne t’empêchera de faire ce que tu veux ».

Si je veux être libre (donc heureux) je ne dois m’attacher qu’à ce qui dépend de moi, sinon je subis constamment la nécessité. Je peux être esclave physiquement mais pas par l’esprit, je ne laisse pas m’atteindre ce qui ne vient pas de moi. Est-on vraiment libre si on est dans cet état d’esprit, ou est-ce un conditionnement psychologique ? On doit laisser le monde tourner, on ne peut rien y faire (fait écho aux lois de la physique). L’esprit est la seule chose que je contrôle, que les autres ne touchent pas. Cependant, avec cette pensée stoïcienne, il n’y aurait pas d’Histoire, pas de révolutions, d’avancées, de décisions qui brisent le cours des choses… Contrôle-t-on nos désirs ou pas ? Les stoïciens, le veulent.

2. L’indépendance intérieure

Est donc une liberté puisque elle consiste à ne pas rencontrer d’obstacles (rejoint la vision de Hobbes). Cependant les obstacles extérieurs sont considérés comme inévitables, et une liberté qui ne peut pas s’exercer sur l’extérieur est-elle encore une liberté ? La liberté de  l’homme n’est-elle pas précisément cette capacité extraordinaire, le rendant semblable à Dieu, de commencer une chaîne de cause dans le monde extérieur ? (force de Dieu en nous). Soit nous pensons qu’il est possible d’être libre au niveau du monde extérieur (modifier le monde au nom de nos désirs, être très déterminé) soit nous pensions comme Épictète qu’on ne peut pas modifier le monde extérieur, d’où le sage conseil qu’il donne : « ne demande point que les choses arrivent comme tu le désires, mais désire qu’elles arrivent comme elles arrivent, et tu prospérera ». Il est vrai que le sage stoïcien sait mettre une distance extraordinaire entre son corps et son esprit, lui permettant de résister aux douleurs les plus grandes, à son maître le torturant : « Tu es le maître de ma carcasse, prends-là, tu n’as aucun pouvoir sur moi », « il faut cracher son corps au visage de son maître ».

B. Le choix est la volonté comme pouvoir de détermination

1. Le pouvoir de choisir

Avoir le choix c’est sélectionner, élire, se déterminer dans sa vie, son existence. La question est de savoir comment trouver la liberté de se déterminer quand on sait à quel point nous sommes soumis à des déterminismes multiples. A-t-on la possibilité, en tant qu’être humain, d’être les acteurs accomplis de notre vie ? En tout cas, choisi c’est marquer par un pouvoir d’initiative la possibilité de casser la chaîne des causes, de faire changer le cours des choses au nom de notre volonté. L’homme étant défini par son aptitude rationnelle, il ne peut revendiquer la liberté qu’en référence à la raison éclairée et non déterminée par des mobiles inconscients.

2. Qu’est-ce qu’avoir de la volonté

Au niveau psychologique, c’est affirmer la persévérance de ses choix et la fermeté de ses décisions. C’est par la volonté éclairée que nous sommes capables d’assumer la responsabilité de nos actions et de leur conséquences, lorsque celles-ci sont prévisibles par notre entendement. Une action est volontaire lorsqu’elle trouve son origine dans la décision du sujet libre. Elle est involontaire lorsque cette action renvoie à des déterminations nécessaires. Enfin, la volonté s’oppose au désir parce qu’elle est consciente des causes qui la déterminent, alors qu’on ne peut connaitre les causes profondes qui motivent les désirs et les pulsions.

On croit qu’on choisit car on se voit le faire (descartes), mais on ne peut le prouver, c’est vrai pour le mal comme pour le bien.

III. La société comme lieu de la liberté

A. Qu’est-ce que la société

Au sens général la société désigne un groupement d’individus liés entre eux par des liens de dépendance réciproques, et structurés par des schémas réglés. Lorsqu’elle concerne certains vivants, on parle de société animale, comme la société des loups, abeilles, fourmis, singes. Contrairement aux sociétés animales, les sociétés humaines seraient dotées d’un certain dynamisme, d’une forme de liberté d’évolution qui se manifesterait dans les mouvements de l’Histoire et ses révolutions imprévisibles. La question est alors de savoir si l’homme est fondamentalement un être social, qui ne peut s’accomplir qu’au sein de la société, ou si au contraire il est contraint malgré lui pour survivre et résister aux forces naturelles de s’associer à son semblable (MDLC).

Deux formes de liberté vont donc s’opposer : d’un coté la liberté individuelle, naturelle, de l’autre la liberté sociale, collective, qui va exiger que chacun renonce à ses pulsions et à sa liberté individuelle pour profiter d’une liberté plus large garantie par la loi. Mais Rousseau regrette que la liberté civile soit inférieure à la liberté naturelle. Pour renonce à sa liberté naturelle, il faut que la liberté civile garantie par la loi soit plus intéressante pour moi, sinon le pacte social n’est pas valable selon Rousseau. Autrement dit, nous sommes plus libres par la loi qui nous protège d’autrui et de sa liberté, que dans la liberté naturelle ou l’homme n’obéit qu’à lui-même. « Il n’y a pas de liberté sans loi, ni là ou quelqu’un est au dessus des loi » Rousseau, Lettres écrites de la montagne, lettre 8.

B. Qu’est-ce que l’état

C’est l’ensemble des institutions politiques, économique, judiciaires et administratives qui organisent une société humaine sur un territoire donné. L’état est avant tout une fonction d’organisation qui présuppose un pouvoir durable et légitime. L’institution est d’abord ce qui va s’opposer à l’instinct, et c’est ce qui a été mis en place par les hommes à la suite d’une réflexion, ayant pensé une organisation pour vivre ensemble le mieux possible. Mais c’est aussi le résultat effectif de cette organisation sous forme de fonction publique dans une société donnée. « L’impulsion du seul appétit est esclavage, l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté ». Rousseau du contrat social. (représentativité). L’état suppose que le pouvoir cesse d’être incorporé dans la personne d’un chef. L’institution va donc stabiliser les activités sociales et, dans une certaine mesure, elle va s’assimiler à la culture. Dans l’absolu, l’objectif de l’état reste le bien commun et au dessus des intérêts particuliers et divergents il y a ce qu’on appelle la res publica, la chose publique, donc, bien de tous. Ce bien commun est d’une part matériel (ressource publique et privée, moyen de production, sol, routes…) et d’autre part un patrimoine spirituel (langue, culture, savoir vivre, institutions politiques et judiciaires…). L’état est chargé d’accroître, de conserver, d’administrer ce bien commun avec tou.te.s les citoyen.ne.s et toutes les difficultés qui vont se cristalliser autour de l’accord entre les intérêts individuels et les intérêts collectifs. « Le plus fort n’est jamais assez fort pour rester toujours le maître, à moins qu’il ne transforme sa force en droit et son obéissance en devoir ». Rousseau, du droit du plus fort, Du contrat social, Livre I.

C. Quand chacun fait ce qui lui plait….

On fait souvent ce qui déplaît à d’autres. Rousseau. Il est évident que faire ce qui nous plait nous semble toujours être la manifestation du maximum de liberté celle que revendique Calliclès dans le Gorgias de Platon. En effet lorsque nous faisons ce qui nous plait nous ne suivons finalement que ce à quoi nous pousse notre instinct, et ce dernier, chez l’homme prédateur, n’est pas ou très peu tourné vers le bien-être d’autrui. Selon Freud, dans MDLC, c’est même spécifiquement humain d’utiliser l’autre, son semblable, pour satisfaire ses pulsions de vie eros ou de mort thanatos. D’autant que la satisfaction des pulsions va provoquer chez l’homme un grand plaisir dont il va devenir dépendant. Autrement dit, le problème de notre société humaine c’est que l’autre est avant tout l’objet de notre plaisir, c’est ce que veut dire précisément Machiavel lorsqu’il dit « qui veut donner des lois aux hommes doit supposer que les hommes sont méchants ».

Conclusion

Le caractère absolu de la liberté, c’est d’abord le pouvoir de vouloir tel que Descartes nous l’a présenté. Autrement dit, la volonté humaine, rationnelle, est aussi puissante que celle de Dieu lui-même. C’est d’ailleurs selon Rousseau la marque de Dieu en nous. Cela signifie que seul l’homme en tant que vie de l’esprit est capable de passer outre les déterminismes. Nous devons faire, au moins « comme si la liberté existait » (Kant) ce sans quoi on ne pourrait fonder ni la justice ni la morale, puisqu’on ne pourrait jamais considérer un acte comme libre et du fait de la volonté. (colère de Zeus qui voit les hommes s’entre-tuer et envoie hermès leur donner la pudeur et la justice et que ceux qui ne les respectent pas soient exterminés comme un fléau de la société)

Chapitre 9 – liberté et politique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *