Note obtenue avec ce DM : 18/20 (pour indication)

“La production réalisée en dehors de la société par un individu isolé est chose aussi absurde que le serait le développement du langage sans la présence d’individus parlant et vivant ensembles”. Cette citation de Karl Marx nous montre que le langage ne peut exister qu’à condition de la présence d’autres individus, d’une communauté ou d’une société humaine, et on peut alors supposer que, parallèlement, le langage est un des fondements de la société et de l’organisation politique. Cependant, une société est un groupe d’individus possédant une structure, une hiérarchie sociale, certains individus décident et d’autres subissent les décisions. Cela introduit alors une notion de pouvoir entre les individus, et il pourrait alors être intéressant de se demander si le langage ne serait pas, justement, un pouvoir.
Qu’est-ce que le langage ? Si le langage est un pouvoir, dans quels domaines ce pouvoir s’exerce-t-il ? Le pouvoir du langage peut-il être dangereux ? Le langage a-t-il d’autres natures ou d’autres fonctions ?
Il s’agira dans un premier temps de montrer que le langage est un pouvoir à plusieurs niveaux. Puis, nous nous demanderons ensuite quelles sont les autres natures fonctions du langage. Enfin, nous verrons que le pouvoir du langage doit être utilisé avec précaution.

I. Le langage est un pouvoir à plusieurs niveaux

En premier lieu, nous allons nous demander dans quels domaines le langage est un pouvoir.

1. Le langage est un pouvoir politique

Tout d’abord, le langage est un pouvoir politique. Autrefois, avant la création de sociétés organisées par l’échange, la violence prédominait et les communautés étaient régies par la loi du plus fort, physiquement parlant. Cependant, une transition s’est effectuée dans le temps, avec la mise en place de démocraties : ce nouveau système apparu tout d’abord à Athènes, a favorisé l’essor de la pensée sophiste, c’est-à-dire l’utilisation du langage, « logos », comme un pouvoir. Dans ce système politique les hommes peuvent prendre la parole pour convaincre (obtenir l’adhésion au moyen de la raison) et persuader (obtenir l’adhésion, amener à croire en utilisant les émotions et sentiments), comme nous l’explite Platon dans le Gorgias. Le but de ces discours est de chercher à obtenir le pouvoir politique puisque, comme le soulignent les théoriciens du pacte, le pouvoir n’est légitime que s’il repose sur le libre consentement des hommes, c’est-à-dire le renoncement volontaire et réfléchi à leur liberté instinctive. L’homme qui a le pouvoir est alors l’homme sachant « bien parler », ou comme le dit Gorgias, celui qui maitrise l’art de la psychagogie : conduire l’âme là où l’on veut la mener grâce à la séduction, puisque cette âme est réceptive à la façon dont est tenu le discours (sons, musicalité des mots, intonations de la voix…). Ceci est toujours visible dans notre société actuelle et notamment via la médiatisation très importante des discours d’hommes politiques qui s’affrontent lors débats, que l’on pourrait alors appeler des « duels de rhétorique », visant à séduire l’opinion publique et ainsi se faire porter au pouvoir. Les détenteurs d’un langage naturellement propice à la rhétorique, favorisés d’avoir grandi dans un contexte familial et social opportun, ont alors une forme de domination symbolique sur ceux qui ne possèdent pas ce capital culturel qu’est le fait de savoir « bien parler », selon Bourdieu.  C’est donc leur langage qui agit comme un pouvoir sur les autres.

2. Le langage est un pouvoir sur la réalité et la vérité

Ensuite, le langage a un pouvoir sur la réalité et sur la vérité. En effet, le langage humain étant la représentation symbolique d’objets réels, les idées de Gorgias nous révèlent que c’est les noms que l’on donne aux choses, qui permettent de les distinguer et de leur donner un contour. Le langage a donc ici tout pouvoir sur le réel puisqu’il le définit et donne de la réalité a des choses et des concepts qui seraient abstraits sans langage, rendant ainsi possible la connaissance. Le langage est alors un outil qui permet à l’homme de percevoir le monde. Cependant ceci implique que le langage ait le pouvoir de transformer la vérité, puisque nous ne percevons que ce qui est dit, explicité par des mots : cette situation amène alors à un manque de réalisme scientifique. Comme le dit Gaston Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique, notre langage et nos sens nous trompent sur la façon dont sont composées les choses du monde. La vérité est alors une propriété du langage et non du réel, car c’est ce que le langage dira sur la réalité qui sera considéré comme vrai ou faux. Par exemple, un sophiste peut influencer notre perception de la vérité grâce à sa maîtrise du langage, car il pourra trouver des arguments au raisonnement valide mais faux.

3. Le langage est un pouvoir de la raison

Mais le langage est également un pouvoir de la pensée et de la  raison, il permet de par son utilisation d’exprimer sa pensée. Il est la manière la plus concrète de faire passer une idée, un message. Il peut en effet être considéré comme l’aboutissement de la pensée bien qu’il la déforme et l’abstrait parfois. On peut donc dire que la pensée et le langage sont alors indissociables car l’une exprime l’autre. C’est pour cela que les limites du langage forment alors les limites de la pensée : si on n’a pas les mots pour exprimer ce que l’on pense, il devient alors presque impossible de les penser, ou en tout cas on ne peut plus les discerner de façon claire. L’exemple le plus frappant de l’application de ce concept concerne la création de la Novlangue dans le roman 1984 de George Orwell. Le principe de cette langue est la simplification extrême du vocabulaire et des nuances de mots, au point que les opinions et les pensées contraires aux idées du parti unique à la tête du pays, ne puissent plus êtres pensées puisqu’il n’existe plus de mot les exprimant. Le langage a donc ici le pouvoir de créer la pensée, mais il ne faut pas oublier que notre langage exprime également la raison. Grâce au langage, la raison devient une arme de conviction, les arguments logiques énoncés par le langage permettent alors de contrer les sophismes. On peut mettre ceci en lien avec la notion de maïeutique socratique, c’est-à-dire l’art d’accoucher les esprits de la vérité qui sommeille déjà en eux, comme expliqué dans le Théétète de Platon. Cette pratique utilise en effet le discours rationnel, donc le langage, pour convaincre l’autre par des arguments logiques.

II. Le langage est un pouvoir mais il n’est pas que ça

Nous venons de voir que le langage était un pouvoir qui s’exerçait dans le domaine de la politique, de la vérité, et de la raison. Mais le langage ne pourrait-il pas être autre chose ? N’a-t-il pas d’autres fonctions ?

1. Il est propre à l’homme, un outil essentiel pour la communication

Tout d’abord, le langage est propre à l’homme et il est essentiel pour la communication. En effet, les animaux possèdent un langage et peuvent communiquer de façon instinctive, mais leur langage ne se matérialise pas par des mots. Il leur sert à exprimer des sentiments (peur…) ou des besoins, tandis que celui de l’homme, qui n’est pas inné, peut mettre en forme des pensées et des avis, de façon beaucoup plus complexe. Ainsi, comme on le trouve expliqué dans le « Mythe de Prométhée », issu du Protagoras de Platon, l’homme étant né sans attributs lui permettant d’assurer sa survie, ce manque d’attributs a en réalité fait sa force, car cela lui a permis de construire lui-même ses propres armes, dont font partie la technique mais aussi le langage. Le langage devient alors le moyen par lequel l’individu peut communiquer avec les autres ; ainsi, la société humaine a pu se construire. La langue commune permet de réunir les individus dans une même communauté. Les individus des générations suivantes s’intègrent ensuite dans la société grâce à la communication via le langage. Il permet alors de gérer au mieux l’entente des hommes dans la société, de les faire coopérer et de limiter les conflits. Il est un élément essentiel de communication, qui prime parfois sur les actes puisqu’il en donne les explications : même en politique, il y a une nécessité de présenter son action par le langage.

2. Le langage est un échange

De plus, le langage est aussi une action, à la fois parce que nommer les choses leur donne une existence selon Gorgias, comme nous l’avons vu plus haut, mais également parce que le langage est un échange. En effet, un échange ne se limite pas au fait de troquer des biens contre d’autres biens ou contre de la monnaie. Cela peut aussi être un échange de communication par le biais du langage en tant que parole grâce à la mise en place d’un dialogue, ou bar le biais du langage corporel (sourires, expressions, saluts…). Cette action d’échange permet d’établir un rapport, une relation sociale avec autrui puis de la maintenir. Ce contact social, qui est donc réalisé notamment par le langage, est essentiel à la vie en société et fait partie de la nature de l’homme, comme l’explique Kant dans Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique (l’homme a une incitation à entrer en société, doublée d’une répulsion). C’est donc par la relation avec autrui que le langage prend la forme d’un échange social.

3. Il permet de garder une trace du passé

Ensuite, le langage a une fonction de mémoire. Il a pour caractéristique d’être une trace du passé et des anciennes civilisations. Il est primordial dans l’existence de l’homme car c’est grâce à lui qu’on a pu comprendre les civilisations antiques et connaitre l’histoire des sociétés humaine qui ont laissé derrière elles des écrits. En effet, l’écriture, dans lequel le langage est symboliquement représenté au travers de signes, devient nécessaire dans une société lorsque celle-ci se complexifie et dépasse ses capacités de mémorisation. De plus, chaque langue est également un produit historique et social, elle a ses fonctionnements, elle est en elle-même une trace du passé. Par exemple, malgré que des langues anciennes comme le latin ou le grec ancien ne soient plus parlées, elles continuent d’être étudiés car laisser tomber une langue dans l’oubli signifierait qu’on ne s’intéresserait plus à ce qu’elle a à nous apprendre, et à la culture ancienne qu’elle renferme.

 III – En tout cas, le langage est un pouvoir à utiliser avec précaution

Nous avons vu que le langage a également d’autres fonctions que celle du pouvoir. Mais, en considérant que le langage est un pouvoir, peut-on dire que ce pouvoir serait à utiliser avec précaution, et pourquoi ?

1. Il peut être utilisé à mauvais escient : il est dangereux

Tout d’abord, le pouvoir du langage doit être utilisé avec précaution car, s’il est utilisé à mauvais escient, il peut devenir dangereux. Si le pouvoir du logos peut amener celui qui écoute à adhérer à des opinions politiques ou à raisonner logiquement, cela veut dire qu’il peut également amener à croire à n’importe quelle thèse même si celles-ci sont moralement répréhensibles. Gorgias lui-même disait être conscient de cette dangerosité : Platon le fait dire dans ses écrits, à propos du cette dangerosité du sophisme, « Tant est grande et belle la puissance de notre art », ce qui montre que certains sophistes comme lui ne faisaient pas intervenir la morale dans l’utilisation du pouvoir de leur langage. La preuve la plus parlante de ceci est la propagande politique menée notamment lors de grands discours, pour des partis aux idéaux immoraux (nazisme…) qui a pourtant séduit une grande partie des populations des pays en question. De plus, le langage peut être dangereux de par les conséquences qu’il engendre. D’une part sa force est telle que les paroles peuvent facilement blesser autrui psychologiquement. D’autre part, il peut avoir des répercussions directes sur le sort des individus, par exemple lorsqu’un avocat doit prendre la défense d’un accusé : dans ce cas-là, le langage de l’avocat et sa manière de convaincre et de persuader vont à elles seules être les éléments sur lesquels se basera la décision de justice, décidant alors du futur de la victime en terme d’emprisonnement voire en terme de vie et de mort. Il faut donc prendre ses précautions lorsqu’on utilise le pouvoir du langage.

2. S’il peut blesser, il peut aussi soigner

Mais si le langage peut blesser, il peut aussi soigner. C’est la théorie développée par Freud dans La question de l’analyse profane. La thérapie psychanalytique considère que le langage est une thérapie, car en formulant le mal-être par le langage, l’individu en prend conscience et peut agir dessus dans le but de s’en libérer. Il est en effet logique, d’après Freud, que si les paroles peuvent créer les maux, générer chez autrui de terribles blessures (qu’on remarque via des émotions, des symptômes moraux mais aussi des symptômes physiques), il est donc logique qu’elles puissent procurer un « bien indicible » en permettant au patient de se libérer de ses maux profonds. De plus, les paroles d’autrui peuvent également avoir un effet bénéfique sur notre état psychique si elles sont prononcées avec une fin bienveillante. S’opposant au pouvoir du langage qui peut blesser, on observe donc ici une autre de ses fonctions qui consistent à soigner les maux de l’esprit.

3. Au final, c’est lorsqu’on parle à qui, qu’on doit prendre nos précautions par rapport au pouvoir du langage ?

De plus, il faut se demander dans quelle situation le pouvoir du langage est à utiliser avec précaution, et plus particulièrement en face de quels individus. On pourrait alors se demander si toutes les personnes peuvent se laisser influencer de la même façon et au même degré par le langage et les sophismes, ou si des catégories de personnes y sont plus ou moins sensibles que d’autres. On pense alors à faire la parallèle avec « l’Allégorie de la caverne de Platon » (Livre 7de la République) : les plus sensibles aux manipulations du langage sont les prisonniers de la caverne qui ne se fient qu’au visible, qui sont manipulables par les ombres (le langage, les sophismes). On peut alors supposer que le langage n’est réellement puissant que lorsque qu’il est perçu par les « prisonniers de la caverne ». Le langage n’aurait donc un réel pouvoir que face à des auditeurs qui sauraient moins bien manier le langage : les individus ayant réussi à sortir péniblement de la caverne, sont beaucoup plus méfiants et ont connaissance du pouvoir de langage, et ainsi ne se font plus avoir par ceux qui font danser les ombres sur les murs c’est-à-dire ceux qui tentent de manipuler les esprits grâce au langage.

Pour conclure, notre réflexion nous a amené à constater que le langage était bien un pouvoir dans le domaine de la politique, qu’il avait une grande influence sur la vérité et la réalité et enfin qu’il était également une arme de pensée et de raison. Nous avons ensuite vu qu’il avait d’autres natures et fonctions, notamment d’outil de communication propre à l’homme, d’échange social, et de mémoire du passé. Enfin nous avons vu que le pouvoir du langage est à utiliser avec précaution parce qu’il peut être dangereux s’il est utilisé à mauvais escient, notamment face à des individus particulièrement influençables, mais qu’à cette dangerosité du pouvoir du langage s’opposait le fait qu’il puisse aussi guérir les maux de l’esprit.

Mais le pouvoir du langage a-t-il une trop grande importance dans nos sociétés actuelles ? En effet, il est dit dans la Bible que si Dieu a créé une multitude de langues dans le monde et pas une langue universelle, c’aurait été dans le but de limiter le pouvoir que peut acquérir un seul homme via le biais du langage. La globalisation de la langue anglaise pourrait alors créer quelques inquiétudes.

DM Philosophie : Le langage est-il un pouvoir ?

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