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Chapitre 10 : conflictualité sociale

Chapitre 10 : La conflictualité sociale : pathologie, facteur de cohésion, ou moteur du changement social ?

Comment expliquer l’évolution des mouvements sociaux ?

Le conflit, la conflictualité est dans le langage courant, l’expression d’un antagonisme, d’une opposition, d’une lutte, d’un affrontement. Le conflit social oppose des groupes sociaux. Il peut être latent, c’est-à-dire non encore déclaré (tensions, désaccords implicites, résistances passives…), ou explicite, ouvert et déclaré (donnant lieu à ce moment-là à des expr essions spectaculaires et visibles sous forme de mouvement social ou d’actions collectives : grèves, manifestations, …).
Il peut porter sur des droits précis, des ressources disputées (par exemple, distribution des revenus), mais aussi sur un objectif général, une orientation ou une organisation générale de la société (certains auteurs parlent alors de maitrise de l’historicité).

Conflits sociaux : (conflictualité sociale) affrontement entre groupes sociaux n’ayant pas les mêmes intérêts, positions et idées. Le conflit peut être latent (non déclaré, potentiel) ou ouvert. Le conflit social doit être distingué du conflit entre individus.

La première question est celle de l’évolution des types de conflits. On se demande si les conflits du travail, au centre de la société des 19ème et 20ème siècles ne laissent pas la place à de nouvelles formes de conflits.

Les sociétés industrielles, apparues après la révolution industrielle, se caractérisent par un nouveau mode de vie dominant autour des villes (urbanisation et concentration ouvrière près des usines) et l’émergence d’un nouveau groupe social (la classe ouvrière, constituée au départ d’anciens vagabonds chassés des campagnes).
Ce nouveau groupe social va être un acteur central des conflits sociaux au 19ème et au 20ème siècle, pour changer les règles du jeu du capitalisme concurrentiel (le pouvoir appartient à celui qui fixe les règles du jeu). Aujourd’hui, les conflits autour du travail prennent de nouvelles formes.

I. Les transformations des mouvements sociaux

Au 20ème siècle et pendant les Trente Glorieuses (1945-1975), la lutte (portant sur la rémunération, les conditions de travail et les droits…) a pris de multiples formes (grèves, manifestations, etc..) et a effectivement profondément modifié l’organisation de la société. Les vagues de grèves successives débouchent sur des avancées sociales et institutionnelles : congés payés en 1936, création du SMIG en 1959 puis du SMIC… De nombreux droits sociaux sont peu à peu accordés : allocations familiales, Sécurité Sociale (1945), assurance chômage et Unedic (1958)…

La lutte sociale au départ sévèrement réprimée (par la violence physique, par des campagnes de dénigrement médiatiques…) a permis d’aboutir à une véritable révolution copernicienne (l’entreprise au service des travailleurs, et non l’inverse).

Cependant à partir des années 1980 (approche néo-libérale) et dans un contexte de chômage de masse, les mouvements sociaux porteurs de droits, sont devenus des conflits défensifs (conservation des acquis sociaux). Les conflits ont pris des formes nouvelles.

A. Nouvelles formes et nouveaux moyens

1. De nouvelles formes : un recul numérique et des conflits plus courts, violents, localisés

En effet, on compte 4 à 5 fois moins de jours de grève dans les années 2000 que dans les années 1950-70 : on passe d’une moyenne de 2,5 millions de journées individuelles non travaillées en 1950-1970, avec par exemple la grève des mineurs en 1963, à environ 500 000 en moyenne aujourd’hui, soit une division par plus de 4.

Il faut cependant constater une légère sous-estimation de la conflictualité contemporaine puisque les inspecteurs du travail (de moins en moins nombreux) ne font « remonter » que les conflits déclarés et durables de plus de trois jours. Or, la conflictualité prend des formes nouvelles plus courtes et répétées (grève d’un jour ou perlée, débrayage, manifestations, pétitions…), les salariés pratiquant des formes de conflits moins couteuses que la grève longue, y compris dans la fonction publique. Les derniers conflits du travail en 2017-2018 s’inscrivant dans cette logique.

Les conflits sont aujourd’hui :

  • plus courts (3 jours en moyenne par gréviste, alors qu’il n’était pas rare d’observer des conflits durant plus d’un mois dans les années 1950-60)
  • plus violents : menace de pollution, prise en otage, séquestration des dirigeants et managers à la fin des années 2000 (Sony), menaces de faire sauter des bonbonnes de gaz. Les seuls conflits qui ont obtenu quelque chose, sont ceux qui ont été extrêmes. Les médias attendent du croustillant pour faire médiatiser.
  • plus localisés (sur une seule usine) et locaux (impact sur une ville, exemple La Redoute à Roubaix en octobre 2013, Lejaby en 2013 conduisant à une reprise par les salariés,)
  • plus catégoriels : les ouvriers défendent avant tout leur situation personnelle, suite par exemple à l’annonce d’un plan de licenciement. Parfois sans impulsion syndicale, avec des coordinations « sauvages » ou en « hiérarchie plate » sans leaders, cordonnées par le web (autour de 10% des cas, comme par exemple le mouvement des indignés) même si les nouvelles générations de syndiqués plus jeunes, plus radicaux et plus en phase avec les frustrations de nombreux ouvriers, oeuvrent pour encadrer les conflits
2. De nouveaux moyens : médiatisation et rôle d’internet

Les formes d’actions sont alors très différentes (et mal comptabilisées) : débrayages courts, actions juridiques, actions symboliques, appel aux médias et à l’opinion publique, prise en compte de la dimension européenne.

Nouveaux thèmes et nouveaux acteurs
Touraine : Il y aussi de nouveaux acteurs et de nouvelles formes d’actions : il y a méfiance générale vis à vis des délégataires de pouvoirs (syndicats, partis politiques), un refus des formes d’actions traditionnelles (grèves, occupations…) et la promotion d’actions radicales, médiatiques (exemple d’Act-up et le Sida), rapides (et parfois festives), utilisant les nouvelles technologies (Internet).

Les nouveaux acteurs cherchent à faire pression sur le pouvoir politique en utilisant l’opinion publique. Cela explique aussi le recours à des formes d’actions spectaculaires et médiatiques. Mais les médias attendent du croustillant pour faire médiatiser, ce qui peut expliquer en partie l’augmentation de la violence des conflits : on recherche l’impact médiatique.

On lutte alors pour imposer à l’adversaire l‘étiquette du corporatiste, c’est un premier sous-combat médiatique pour s’assurer une bonne position, car les médias pilonnent ceux qu’ils choisissent d’étiqueter corporatistes (exemple des anti-avortement présentés comme des fou-furieux). L’organisation structurelle des médias aujourd’hui est en défaveur des mouvements sociaux. Le combat porte donc plus sur les modalités de médiatisation du conflit, que sur le conflit en lui-même.

B. Une modification des acteurs et une évolution des enjeux (de la conflictualité sociale)

1. De nouveaux acteurs : désyndicalisation (coordination non syndicales), employés, MNS

Désyndicalisation

Alors que les syndicats français n’ont jamais été autant investis de fonctions et de pouvoirs institutionnalisés, ils sont pourtant en crise en raison de la baisse sensible du nombre d’adhérents (il reste environ 2 millions de syndiqués, dont 50% dans le public) et du taux de syndicalisation (autour de 8% des actifs occupés en 2004, 10% en 2000 contre 22% en 1981 et 25% en 1953), d’une part, et de l’émergence de modes d’expression collectifs concurrents (associations, coordinations locales, syndicats alternatifs plus radicaux comme SUD) d’autre part.

Employés et non plus ouvriers

La grève n’est pas culturellement pratiquée dans les bureaux mais dans les usines. Et, comme il y a de moins en moins d’ouvriers et de plus en plus d’employés, sédentaires, avec un niveau d’études plus élevé… Il y a une baisse de la conflictualité.

Modèle ITO et NMS

Touraine (modèle ITO) a montré comment le mouvement ouvrier avait porté le changement social. La grande question aujourd’hui est de savoir s’il existe d’autres groupes sociaux capables d’impulser de tels changements sociaux.
Selon Alain Touraine, un mouvement social véritable (et pas une simple action collective) se caractérise indissociablement par son :

  • Identité commune (reconnaissance par les autres et par l’acteur lui-même, de l’appartenance à un groupe, comme Marx il dit que c’est dans la lutte que se constitue la conscience),
  • Opposition (l’identification d’un adversaire lors d’un conflit et donc la conscience d’intérêts communs)
  • Totalité (l’adversaire développe un projet de société touchant l’ensemble de la société. La maîtrise de l’historicité, c’est-à-dire la lutte pour orienter la société (et pas seulement des intérêrts immédiat du petit groupe), constitue le nouvel enjeu de la lutte des classes)

Avec le modèle ITO, Touraine va proposer une interprétation de l’évolution des conflits dans la France des années 70-90. Le mouvement social ouvrier a dominé pendant toute l’après-guerre. Les conflits étaient principalement lié au travail (grèves nombreuses et longues) et opposaient le patronat (et l’Etat) aux ouvriers. Depuis, on assiste à un déclin relatif de ce type de conflit. Ce déclin marque la fin de la société industrielle selon Touraine, et l’émergence de la société post-industrielle. Apparaîtrait dès les années 70-80, dans la société post-industrielle (sans se substituer totalement aux anciens mouvements ouvriers), des NMS (Nouveaux Mouvements Sociaux, nouvelles formes de contestations) plus adaptés aux nouvelles populations plus instruites et portant sur des questions plus larges (questions « sociétales »). Femmes, antiracistes, antihomophobie, altermondialistes, écolos…

Mouvements sociaux : ensemble des actions collectives menées par des groupes sociaux pour transformer l’ordre social ou atteindre un objectif particulier en s’opposant à un autre groupe.

conflicutalité sociale NMS

Touraine : Des groupes de pressions se mettent en place et jouent un rôle de contrepouvoir (exemple de Greenpeace, mouvement des « indignés »). Ces mouvements permettent des identifications identitaires et vont contribuer, quand ils s’enracinent, à structurer l’opinion des citoyens (a l’exemple des écologistes, devenus ensuite parti politique ou du mouvement de Beppe Grillo en Italie).

On constate aujourd’hui que les NMS identifiés par Touraine dans les années 70, n’ont pas pris le relais des mouvements ouvriers en tant qu’acteur collectif central, capable de modifier l’Histoire. De nombreux mouvements se limitent à des revendications catégorielles et ciblées. Ces dernières années 2000-2010 voient cependant l’apparition de nouveaux mouvements sociaux comme Attac, les « indignés », qui se placent délibérément sur le terrain de la lutte des idées (luttes alter mondialistes, antilibérales, écologiques…) et cherchent à faire pression sur le pouvoir politique en utilisant l’opinion publique. Cela explique aussi le recours à des formes d’actions spectaculaires et médiatiques.

2. De nouveaux enjeux : défensifs (et post-matériels)

De nouveaux mots d’ordres

On observe un changement significatif des mots d’ordres, et des motifs de conflits, depuis les années 50. On passe d’abord des revendications salariales (« équivalent revendicatif généralisé » pendant les Trente glorieuses) aux revendications portant sur le niveau de l’emploi et les conditions de travail dans les années 1970-2000.
Cependant, on observe depuis une quinzaine d’années (2004), une reprise des mots d’ordres salariaux sans doute en raison de l’explosion des bénéfices affichés par les grandes sociétés engagées dans des opérations de séduction des actionnaires en parallèle d’opérations de licenciement (exemple de Carrefour en 2018).

Les raisons « objectives » (car mesurables) et matérielles ne suffisent pas toujours, comme le prouve la persistance de fortes inégalités, sans explosions sociales majeures.

Les raisons subjectives d’une mobilisation

On peut aussi considérer que ce qui compte pour déclencher une action collective, n’est pas la réalité d’une situation, mais la perception de cette situation. On identifie ainsi des raisons « subjectives » d’agir collectivement, liées à la perception qu’ont les individus de leur situation vis à vis des autres (parfois en décalage à cause d’un mode de diffusion biaisé de l’information).
Ainsi, Tocqueville et ses continuateurs contemporains montrent que la progression objective de l’égalité des situations augmente le sentiment de frustration relative (décalage entre niveau d’aspiration et perception de la situation). Le serf n’imagine pas accéder au niveau de vie du seigneur, mais l’urbain d’aujourd’hui évalue très nettement le niveau de vie de son voisin.
Cela devrait amener nos sociétés occidentales contemporaines, globalement nettement plus égalitaires, à des situations…explosives. Or ce n’est pas du tout le cas. En effet, la progression du sentiment individuel de frustration n’entraîne pas (encore, à l’heure actuelle) de mouvements collectifs importants. Il y a un fossé persistant entre la colère individuelle et l’action collective qui s’explique par de nombreux facteurs identifiés par des auteurs comme Hirshmann, Olson ou Tilly.

Touraine identifie de nouveaux thèmes portant sur une lutte de valeurs (luttes symboliques) : altermondialistes, écologie, égalité des femmes, régionalisme, minorités ethniques, orientations sexuelles (exemple de la Gaypride)…. Les nouvelles revendications traduisent une forte demande de reconnaissance et de valorisation identitaire (cf. R. Inglehart ci-dessous), l’objectif intermédiaire étant la modification et la production de nouvelles normes juridiques. En même temps, les objectifs sont souvent localisés et précis.

II. Facteurs explicatifs des transformations des mouvements sociaux

A. La crise et l’évolution de la structure sociale changent les comportements

1. Le passage à la mobilisation collective n’est pas automatique. Crise, précarisation des emplois, individualisme, Oslon, Exit Voice Loyalty

L’augmentation du chômage touche principalement les ouvriers, fragilisant leur position, et induisant des stratégies individualistes : la peur de s’engager dans un conflit en raison du risque de perte d’emploi. Le chômage est donc utilisé comme moyen de pression massif sur les salariés. On se replie sur ses propres intérêts et on adhère plus à aucun syndicat, on ne s’engage plus dans aucune lutte sociale…Progression de l’individualisme. On se bat pour ses propres droits et on se fiche de l’intérêt général. Cet argument explique à contrario, la plus grande conflictualité dans le secteur public aux emplois protégés.
Le risque emploi est d’autant plus fort dans un contexte de faible progression des niveaux de vie moyen, et d’endettement croissant des particuliers (crédits à la consommation). La disparition des grandes concentrations ouvrières en raison des politiques d’externalisation et de délocalisation et la montée des emplois atypiques suscitée par l’exigence de flexibilité génère aussi de l’incertitude, et freine les implantations durables sur un lieu de travail (propices à la conflictualité).

Hirschman observe 3 comportements types des individus confrontés à un problème :

  • la loyauté (Loyalty, on cherche à maintenir la coopération à tout prix malgré les divergences, l’envie ou la colère. Ce type de comportement caractérise les sociétés à fort contrôle social) « je me tais même si je ne suis pas content »
  • la protestation (Voice, on exprime publiquement son ressentiment, mais on veut continuer à collaborer à vivre ensemble sans couper définitivement les ponts. Cela caractérise les sociétés à faible contrôle social. Seule cette réaction est susceptible de donner naissance à un mouvement collectif) « battons-nous, parlons! »,
  • et la défection (Exit, on réagit par la fuite : c’est par exemple, un comportement type du consommateur insatisfait, dans les sociétés à faible contrôle social).
  • Les sociologues contemporains ajoutent un quatrième type : l’apathie, caractérisée par une absence de réaction, on s’isole tout en donnant le change dans les sociétés à fort contrôle social.

On comprend alors que le passage à la mobilisation collective (protestation) ne soit pas automatique.

2. Evolution de la structure sociale : fin des conflits de classes, Ingelhart

Les ouvriers ne formeraient plus une classe sociale au sens marxiste en raison de leur déclin numérique et relatif (ils ne représentent plus que 20% des actifs), d’une culture moins spécifique avec des comportements et pratiques qui se rapprochent des autres groupes sociaux (homogénéisation), et un sentiment d’appartenance de classe en diminution. Dans le même temps, la progression numérique des couches moyennes salariées plus instruites, exerçant en milieu tertiaire fait émerger des revendications moins matérialistes, moins révolutionnaires et plus larges (cf. thèses de Ingelhart).

Comment expliquer l’émergence de nouveaux mouvements sociaux ?
Première hypothèse : il s’agirait d’un refus de la conception classique du citoyen républicain, la promotion d’une identité plurielle et communautaire (voir le chapitre sur l’intégration).
Deuxième hypothèse : dans les sociétés dites « post industrielles », le pouvoir ne serait plus seulement d’origine économique. Il s’agirait aujourd’hui de contrôler la formation des normes et des valeurs. D’où de nouveaux combats autour de la définition de ces normes légitimes.
Selon Ronald Ingelhart, les occidentaux ayant satisfait leurs besoins primaires d’ordre physiologique, se découvrent de nouveaux besoins d’ordre supérieur (autonomie individuelle, réalisation de soi, liberté sexuelle, cadre de vie…) et adhèrent aux valeurs post-matérialistes. R. Ingelhart parle d’une « révolution silencieuse » qui met en avant la recherche d’une identité (citoyen pluriel). La lutte porte alors sur la définition de cette identité, et le jugement de valeur porté par la société (exemple de la lutte pour la reconnaissance des noirs américains, ou des homosexuels). R. Ingelhart qualifie cette nouvelle société de société « post-matérialiste ». Puisque c’est principalement l’abondance des Trente Glorieuses et l’action de l’Etat Providence qui semble expliquer cette émergence, il n’est pas exclu alors, qu’un retour à des conditions de vie plus précaires et difficiles, ne puisse pas conduire à une réactivation des vielles thématiques ouvrières (et des conflits associés).

B. Institutionalisation du conflit et crise des syndicats

1. Institutionnalisation des conflits

Institutionnalisation des conflits : mise en place progressive de règles reconnues par les acteurs sociaux, destinées à organiser et canaliser les conflits.

Cela commence par l’organisation du droit de grève et d’association (reconnaissance des syndicats en 1884 par la loi Waldeck-Rousseau) puis l’invention et le développement du droit du travail (réglementations hygiène et sécurité, loi sur les accidents du travail inversant la responsabilité, protection emploi …).

Aujourd’hui de multiples institutions organisent et canalisent les conflits.

  • La désignation de représentants du personnel (délégués élus du personnel si plus de 10 salariés, comité d’entreprise dès 1945, si plus de 50 salariés, délégués syndicaux après les accords de Grenelle si plus de 50 salariés),
  • les procédures régulières de négociation et de représentation des salariés et du patronat avec notamment les premières conventions collectives (accord durables fixant conditions d’emploi, salaires et garanties) en 1936
  • les lois Auroux instaurent la négociation annuelle en 82, les négociations sur le temps de travail lors du passage aux 35 heures légales, l’implication de partenaires sociaux dans des organismes de gestion paritaires (notamment Sécurité Sociale, gestion de l’Unedic, et maintenant Pôle Emploi), des procédures pour éviter les conflits en amont…

Tout cela s’inscrit dans le cadre de l’action de l’Etat Providence qui tend à pacifier les rapports sociaux, notamment dans le domaine du travail.

Régulation des conflits : ensemble des mécanismes sociaux reliant des acteurs sociaux aux intérêts opposés, et ensemble des règles sociales formelles (institutions, procédures) ou informelles (habitudes), destinées à encadrer et à atténuer l’opposition des groupes sociaux. Ces règles sont ensuite modifiées et renégociées quand les conditions du conflit changent

2. Crise du syndicalisme en France et absence de closet-shop

Nous avons constaté plus haut l’ampleur de la désyndicalisation en France. Contrairement aux pays scandinaves caractérisés par des taux de syndicalisation autour de 80%, les syndicats français négocient au nom de tous les salariés et le versement des allocations chômage ne nécessite pas une adhésion préalable.

On note aussi que les militants sont accaparés par les tâches de cogestion et de représentation au sein des organismes paritaires tels l’UNEDIC et les ASSEDIC depuis 1958 (aujourd’hui Pôle Emploi). Cette cogestion entraîne une certaine professionnalisation de la fonction, et une coupure entre les représentants syndicaux qui ont objectivement intérêt à des compromis, pour prolonger leur fonction, et une base parfois plus radicale et désespérée (perte de confiance, syndicalistes accusés de profiter d’avantages…).

Cette coupure est souvent évoquée pour expliquer l’apparition de concurrents aux syndicats : les « coordinations » informelles, naissant à l’occasion de conflits ponctuels. La crise du syndicalisme s’explique elle-même essentiellement, par des facteurs plus larges tenant à la crise ouvrière par la progression du chômage (rendant difficile et dangereux l’engagement syndical) et le recul des engagements politiques. De plus, chaque syndicat est dispersé et agit de son côté.

Selon Olson, il est plus rationnel de jouer au passager clandestin (free rider) en laissant les autres se mobiliser pour soi (les autres prennent le risque et supportent le coût, tandis que le gain éventuel profite à tous). Mais alors, tout individu rationnel à intérêt à laisser les autres agir…Il ne peut donc y avoir de mobilisation collective, si chacun individuellement raisonne ainsi (c’est le paradoxe de l’action collective : l’action collective est impossible, et pourtant elle existe… parfois).

Selon Olson, pour favoriser ou empêcher la mobilisation, il faudrait proposer des incitations sélectives (avantages (ou désavantages) accordés aux plus mobilisés). Pour lutter contre le déclin du syndicalisme, Olson préconise par exemple de ne récompenser que les syndiqués (système du « Closed shop », c’est le cas dans les pays scandinaves, où les conquêtes sociales en matière de retraites ou de garantie maladie, ne sont accordées qu’aux syndiqués…ce qui explique le taux de syndicalisation proche de 80%).

Le paysage syndical français

Parmi les syndicats les plus importants, on peut citer :

  • la CGT (Confédération générale du travail, d’inspiration marxiste depuis la Charte d’Amiens en 1906)
  • FO (Force ouvrière, issu d’une scission menée par Léon Jouhaux en 1947, au sein de la CGT, en raison des liens trop étroits avec le PCF)
  • la CFE-CGC (syndicat catégoriel fondé en octobre 1944 pour défendre les intérêts des cadres, et agents de maitrise)
  • la CFDT (Confédération française des travailleurs démocratiques, syndicat réformiste prônant l’autogestion), et un groupement de patrons crée en 1945 sous l’impulsion du gouvernement
  • le MEDEF (Mouvement des entreprises de France).

Syndicats : Organisation associative en charge de la représentation et de la défense collective des intérêts des salariés (syndicats de salariés interprofessionnels ou catégoriels) ou des employeurs (syndicats patronaux).

Conclusion et ouverture

Les cycles de mobilisations collectives

On peut aussi enfin, repérer des cycles de mobilisation collective. La dégradation de la situation économique au début de 2009, ainsi que la prise de conscience de l’accroissement des inégalités semble déboucher sur une réactivation des consciences de classe ouvrières (c’est la thèse du retour des classes sociales proposée par Louis Chauvel).

 

 

Le conflit, pathologie de l’intégration (selon Durkheim) ou facteur de cohésion sociale (Weber, Simmel) ?

I. Les conflits sociaux, pathologie de l’intégration (Durkheim)

Durkheim, théoricien de l’intégration sociale et de la complémentarité des rôles

Selon Durkheim (fonctionnaliste : chaque organe (école) a une fonction), la division du travail produit normalement une nouvelle forme de solidarité entre les membres d’une collectivité (solidarité organique). Une intégration réussie se manifeste sous la forme d’une conscience collective forte et d’une solidarité entre les membres du groupe

Le conflit, qui est une opposition d‘intérêt, signe donc apparemment la fin de la cohésion sociale, une pathologie (une maladie), un dysfonctionnement des processus d’intégration. Chaque individu en situation d’anomie (sans normes directrices) ne se sent plus lié aux autres, et défend ses intérêts individuels sans limites. On observe ce type de situation dans un monde moderne, où la taille des unités industrielles fait perdre de vue les relations nécessaires de coopération entre les agents économiques.

Solutions collectives : Durkheim pense qu’il est possible de lutter contre ce dysfonctionnement :

  • en renforçant le processus de transmission des règles collectives (éducation systématique : remettre des normes et valeurs claires dans la tête des individus)
  • préconise de réactiver les groupements professionnels ou corporations professionnelles, groupes de taille intermédiaire, capables de réactiver les solidarités de proximité et d’instaurer des règles de comportement acceptées et légitimes.

Les théoriciens fonctionnalistes contemporains comme Parsons reprennent cette idée générale d’une société conçue comme un système général en équilibre (une sorte de machine dotée de dispositifs automatiques de retour à l’ordre social existant et à l’équilibre : sanctions sociales, institutions de socialisation, etc…) assurant de grandes fonctions sociales (maintien des modèles, intégration, adaptation, réalisation des fins)

II. Le conflit, facteur d’intégration et de cohésion sociale : objections à Durkheim

A. La force des liens de groupe (Obershall)

Obershall qui s’inscrit dans le courant théorique de la théorie de la mobilisation des ressources (un conflit est le résultat d’un travail de mobilisation des moyens), souligne que le groupe en lutte peut développer des relations sociales plus fortes (intégration dans le groupe de pairs, une idée reprise par Bourdieu : se poser en s’opposant). A travers un conflit, on peut réunir les gens. Obershall s’oppose cependant à Coser en considérant que le but d’un conflit reste l’élimination du groupe adverse.

Obershall croise deux variables : le degré d’intégration dans un groupe (de la communauté chaude à la société froide associative) et le degré de relations du groupe avec les autorités supérieures détentrice d’un pouvoir (de l’intégration à la segmentation), ce qui lui permet d’identifier 6 situations différentes.
(groupes intégrés disposant de relais aboutissent à des mouvements structurés par des leaders / groupes segmentés, isolés peuvent développer des actions collectives efficaces dans le cas communautaire / dans les deux autres cas, les conflits sont souvent violents et désorganisés).

B. Le conflit est normal, il est une forme de lien social (Weber, Simmel)

Selon Weber, le conflit est normal (lutte pour des ressources rares, notamment celles qui permettent de dominer les autres). Dans le cadre général de son analyse de l’évolution de la société, le conflit aura alors tendance à opposer les groupes qui portent des valeurs (sociétés chaudes) et les groupes qui défendent des intérêts (sociétés froides). Le conflit violent devient la manifestation d’un dysfonctionnement dans les procédures habituelles de règlement des antagonismes, un symptôme plus que le problème lui-même. De manière paradoxale, le conflit peut alors être utile car il permet de prendre conscience des dysfonctionnements. Il est un indicateur de ce qu’il faut réparer : c’est quand le conflit éclate qu’on se rend compte que certaines choses ne marchaient pas. Il est une prise de conscience et permet l’évolution des normes sociales.

Simmel va plus loin, et montre que le conflit est en lui-même, une forme de relation sociale, de lien social, et donc le support d’un processus de socialisation (la recherche de compromis avec l’adversaire) qui prend de multiples « formes » (cristallisation de la vie sociale : un pont rassemble, et matérialise une séparation tout à la fois. En s’affrontant on fait partie du même ensemble, on se connait avec l’habitude « socialisation récirpoque qui intervient dans les relations de conflit ». Même si la relation n’est pas en bon terme, elle existe.). Le conflit devient alors facteur de cohésion sociale (seuls les motifs de conflits : l’intérêt, l’envie, la haine…séparent, comme la rivière qui sépare les deux rives), notamment quand il s’agit de conflits à trois (le troisième groupe devient médiateur).

C. Les types de conflits et la construction des identités de groupe (Coser)

Lewis Coser insiste lui aussi sur la dimension socialisatrice du conflit : le conflit permet de se positionner dans la société, de se constituer une identité. Le fait de s’opposer à un ennemi commun ne peut que renforcer les liens d’intégration et la cohésion dans un groupe (ce que comprennent très bien les leaders politiques qui ont besoin d’un soutien populaire : exemple guerre 14-18 diabolisation des allemands, division nous/eux au lieu de haut/bas de la société).

De plus, le conflit entre groupes d’opinion contribue à sortir les individus de leur isolement et les habitue à une action collective, comme il le montre à propos de l’engagement des jeunes américains contre la guerre au Vietnam.

Enfin, Lewis Coser montre aussi que le conflit, peut contribuer à rapprocher des ennemis qui sont d’accord au moins sur l’importance de l’enjeu, et sont parfois amenés à élaborer des compromis (voir plus bas, institutionnalisation des conflits), et à se reconnaitre mutuellement.

+ Marx : c’est dans la lutte que s’acquiert la conscience de classe.
+ Coser : Le conflit est un exutoire des tensions sociales, si on ne l’exprime pas on garde les braises chaudes et il grossit, latent. Puis il explose fort (révolution française, révolutions arabes…) avec une volonté de destruction de l’autre.

 

Le conflit, facteur de changement social ou manifestation d’une résistance ?

I. Le conflit social, facteur de changement social

A. La lutte des classes : moteur de l’histoire

1. Marx : la lutte des classes

Selon Marx, la lutte des classes est le moteur de l’histoire. La division du travail a conduit à une séparation entre les propriétaires des moyens de production et les prolétaires. Donc il y a, de fait, création de classes sociales aux intérêts antagonistes (« antagonisme de classe », bipolarisation).

La lutte des classes pour la maîtrise de la production est dans le régime du capitalisme, le moteur de l’histoire (dialectique Hégélienne), c’est à dire le principal facteur du changement social. « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes » (première phrase du manifeste). Voir le chapitre sur la structure sociale.

2. Dahrendorf : la lutte des places

Dahrendorf et aussi un peu, P. Bourdieu, montrent que la domination de classe perdure sous de nouvelles formes : aujourd’hui ce qui compte dans les sociétés capitalistes modernes et démocratiques n’est pas le capital, l’argent (la maitrise des moyens de production comme chez Marx), mais l’accès à une position d’autorité, un pouvoir (capacité à se faire obéir), qui amène les situations de domination entre classes sociales. Le conflit porte alors sur le pouvoir et les places institutionnalisées donnant du pouvoir.

Cependant, on peut constater aujourd’hui que le capital économique semble avoir de plus en plus d’influence en matière de choix politiques et de désignation des dirigeants.

B. Le modèle ITO de Touraine (identité, totalité, opposition)

Explication

1. L’émergence des nouveaux mouvements sociaux (NMS)

Avec le modèle ITO, Touraine va proposer une interprétation de l’évolution des conflits dans la France des années 70-90. Le mouvement social ouvrier a dominé pendant toute l’après-guerre. Les conflits étaient principalement lié au travail (grèves nombreuses et longues) et opposaient le patronat (et l’Etat) aux ouvriers. Depuis, on assiste à un déclin relatif de ce type de conflit. Ce déclin marque la fin de la société industrielle selon Touraine, et l’émergence de la société post-industrielle. Apparaîtrait dès les années 70-80, dans la société post-industrielle (sans se substituer totalement aux anciens mouvements ouvriers), des NMS (Nouveaux Mouvements Sociaux, nouvelles formes de contestations) plus adaptés aux nouvelles populations plus instruites et portant sur des questions plus larges (questions « sociétales »).

Mouvements sociaux : ensemble des actions collectives menées par des groupes sociaux pour transformer l’ordre social ou atteindre un objectif particulier en s’opposant à un autre groupe.

2. Nouveaux thèmes et nouveaux acteurs

A. Touraine identifie de nouveaux thèmes portant sur une lutte de valeurs (luttes symboliques) : altermondialistes, écologie, égalité des femmes, régionalisme, minorités ethniques, orientations sexuelles (exemple de la Gaypride)…. Les nouvelles revendications traduisent une forte demande de reconnaissance et de valorisation identitaire (cf. R. Inglehart ci-dessous), l’objectif intermédiaire étant la modification et la production de nouvelles normes juridiques. En même temps, les objectifs sont souvent localisés et précis. Il y aussi de nouveaux acteurs et de nouvelles formes d’actions : il y a méfiance générale vis à vis des délégataires de pouvoirs (syndicats, partis politiques), un refus des formes d’actions traditionnelles (grèves, occupations…) et la promotion d’actions radicales, médiatiques (exemple d’Act-up et le Sida), rapides (et parfois festives), utilisant les nouvelles technologies (Internet). Des groupes de pressions se mettent en place et jouent un rôle de contrepouvoir (exemple de Greenpeace, mouvement des « indignés »). Ces mouvements permettent des identifications identitaires et vont contribuer, quand ils s’enracinent, à structurer l’opinion des citoyens (a l’exemple des écologistes, devenus ensuite parti politique ou du mouvement de Beppe Grillo en Italie).

Exemple groupes Touraine : régionalistes (calendretas..) / féministes / antiracistes / écologistes …Aujourd’hui les partis populistes (refus de faire confiance à l’élite politique…).

3. Comment expliquer l’émergence de nouveaux mouvements sociaux ?
4. Une critique nuancée de la thèse des NMS

[…]
Par ailleurs, la thèse des NMS, suppose que les conflits du travail seraient en voie de disparition, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui (c’est encore le premier motif !). Tout au plus on assiste à une diversification des formes d’actions dans le domaine des conflits du travail.

II. Le conflit conservateur, et la résistance au changement social

Pour certains auteurs, le conflit social serait l’expression d’une résistance au changement social.
L’accusation de « corporatisme » se rencontre ainsi, souvent dans les médias (déni du droit à un mouvement social). Il s’agit de dénoncer des formes de résistances à des changements sociaux imposés et perçus comme légitimes et inévitables par ces mêmes médias. On qualifie souvent ainsi les mouvements de cheminots ou des ouvriers du livre CGT qui défendent leur statut social (relativement favorable) quitte à mettre en péril l’ensemble d’une filière économique, et à se désolidariser des autres intervenants défavorisés (les profs de SES ne défendent pas tous les profs). De manière générale, ce type de réaction est fréquent dans les groupes qui se sentent menacés (professions en disparition).

Néanmoins, la résistance à un changement n’est pas toujours le signe d’un conservatisme ou d’un corporatisme égoïste. Le conflit peut avoir pour motif la défense (que l’on peut considérer comme légitime) des acquis sociaux menacés (eux même obtenus suite à des luttes). Le changement social est aussi la manifestation d’un changement dans les rapports de domination sociaux, et le conflit social peut être aussi une forme de protestation contre de nouvelles formes d’autoritarisme et de refus du dialogue.

Il y aussi une troisième forme de conflit-résistance, qui prend des formes variées qui vont des NIMBY (« not in my backyard » : éoliennes) au ZAD (zone à défendre), où les groupes sociaux en lutte défendent un mode de vie particulier qui est menacé par une évolution globale.

Chapitre 12 : Politiques pour l’emploi

I. Les politiques d’allègement et de flexibilisation peuvent permettre de lutter contre le chômage structurel/classique

A. Allègement du coup du travail pour lutter contre le chômage classique

Les néo-classiques considèrent au contraire des keynésiens, et en accord avec la logique de marché, que le chômage trouve sa source dans le trop haut niveau des salaires réels qui encourage les demandeurs d’emplois à se présenter sur le marché du travail, et réduit l’offre de travail des employeurs pour un niveau donné de productivité.

Pour lutter contre le chômage, il faudrait donc supprimer toutes les barrières institutionnelles qui empêchent ou limitent les fluctuations du salaire réel (le SMIC -barrière basse-, les syndicats de travailleurs, les charges sociales, etc.). Cela est d’autant plus difficile qu’en période de ralentissement de l’inflation, cela signifie qu’il faut stabiliser ou diminuer le niveau nominal des salaires. La diminution des couts salariaux réels peut aussi être obtenue par la voie des allègements de charges sociales (mais l’Etat doit ensuite trouver un moyen de compenser la perte de recettes et de cotisations sociale pour le système de Sécurité Sociale française, d’inspiration Bismarckienne) qui peuvent être ciblés sur les populations vulnérables (non qualifiés, femmes…).

FRIEDMAN dit que le chomage est trop généreux et désutile et donc qu’il faut flexibiliser

Limites des politiques néoclassiques

L’un des problèmes de ce type de politique d’abaissement du coût du travail (par exemple, menée en Allemagne par le gouvernement Schröder de 1998 à 2005, et accentué par les lois Hartz en 2003-2005) est qu’il amène au développement du phénomène des « Workings Poors », une frange croissante de la population, à la lisière de l’exclusion sociale, occupe un emploi dont le revenu ne suffit plus à échapper à la pauvreté. De surcroit ce type de politique pose des problèmes de débouchés internes (en Allemagne, cela ne s’est pas produit car les exportations –notamment vers la France- prennent le relais. D’une certaine manière, l’Allemagne de cette façon, exporte son chômage).

Le lien entre flexibilité accrue du marché du travail et faible taux de chômage est loin d’être mécanique. Par exemple, entre 2000 et 2007, la Norvège et l’Irlande ont des taux de chômage structurel inférieurs à 5 %, alors que la rigidité de l’emploi y est maximale (document 2). Les allègements de charges en France qui dépassent les 18 milliards d’euros dans les années 2000 (document 4) n’ont pas empêché le taux de chômage de passer de 7 % à 9 % environ entre 2001 et 2006 (document 1).

Les mesures de flexibilisation du marché du travail peuvent générer des effets pervers incitant les entreprises à maintenir de bas salaires ou à créer des emplois à durée déterminée. En Allemagne, le dynamisme du marché du travail tend à occulter la dégradation des conditions de vie des actifs les moins qualifiés. Par ailleurs, quand les allègements de charges patronales sont compensés par de la TVA sociale, les ménages les plus pauvres qui consacrent une partie plus importante de leur revenu disponible à la consommation vont voir leur niveau de vie diminuer. Au final, la diminution de la demande globale induite par ces politiques peut nuire à l’emploi.

B. Politiques de formation et de flexibilisation pour réduire la composante structurelle du chômage

1. Le chômage incompressible

Une autre façon de lutter contre le chômage consiste à flexibiliser le marché du travail. Il existerait un niveau de chômage quasiment incompressible (composante structurelle du chômage, ou chômage frictionnel), qui correspond aux mouvements normaux d’une économie en croissance (le délai de passage des employés des secteurs en déclin vers les secteurs en expansion, voir plus haut). Il peut donc y avoir un décalage entre l’offre de travail et la demande de travail qui demande un temps d’ajustement : différences géographiques, différences de qualifications, rigidités juridiques (les syndicats d’employeurs expliquent que des entrepreneurs hésitent à embaucher en raison de la peur de ne pas pouvoir se séparer facilement d’un employé sous contrat), etc.

2. Il faut donc appliquer des politiques centrées sur une plus grande flexibilité du marché du travail

Ajustements de la population active

On peut agir sur cette composante structurelle en facilitant les ajustements de la population active, d’une part :

  • encourager à la mobilité géographique et à la mobilité professionnelle,
  • accentuer les efforts de formation et de reconversion des individus pour les mettre en conformité avec les attentes qualitatives des employeurs
  • et, de façon plus controversée, inciter les personnes à sortir de la situation de chômage plus rapidement et à modifier leur arbitrage loisir/travail qui conduit à une « trappe à inactivité » (diminution des allocations chômage compensatrices, mise en place de revenus incitatifs comme le RSA en 2009…).

Ajustements de la production

Et en facilitant l’ajustement quantitatif et qualitatif de la production des entreprises aux variations et fluctuations de la demande, d’autre part :

  • Bernard Brunhes distingue 5 types de flexibilité : flexibilité quantitative interne (temps de travail annualisé et flexible, temps partiels, heures supplémentaires…), flexibilité qualitative/fonctionnelle interne (postes polyvalents et tournants, reconversions en interne…), flexibilité quantitative externe (contrats courts, assouplissement des conditions de licenciements…), flexibilité qualitative externe (intérim, sous-traitance, externalisation de services, délocalisations partielles…), et enfin flexibilité salariale (qui de fait, constitue un transfert des risques de l’activité entrepreneuriale vers le salarié, pourtant juridiquement subordonné).
    Flexibilité du marché du travail : Pour les entreprises, capacité d’adapter rapidement le volume (flexibilité quantitative), le prix (flexibilité salariale) et la qualité (flexibilité fonctionnelle) de la main d’oeuvre utilisée, aux variations du marché des biens et services (évolution de la demande de la clientèle et de l’offre des concurrents).
  • Développement de la Flexisécurité, système d’inspiration scandinave (Danemark), où l’Etat et les entreprises proposent une sorte de « contrat d’inactivité transitoire » avec des droits sociaux et à la formation garantis et financés, pour le chômeur transitoire. Le principe est de ne pas protéger le contrat de travail (la sortie est facilitée, mais l’entrée aussi) et de renforcer les actions pour rendre profitable les périodes d’inactivité transitoires (formation, période familiale, etc.). Par analogie, on passerait d’un monde où le mariage est stable (on s’engage pour la vie) à un monde d’expériences conjugales répétées et diversifiées. La rupture ne serait alors, plus alors un échec définitif et individuel, mais simplement une étape positive et acceptée socialement, vers autre chose.

Facteurs de la flexibilité

La progression des logiques de flexibilité signe (apparemment) la fin du fordisme, dans la mesure où ce système de production, était plutôt fondé au contraire sur une logique d’adaptation de la demande à l’offre (filière inversée, création de stock, standardisation des produits). Les facteurs de développement de la flexibilité sont nombreux :

  • L’incertitude croissante des marchés (instabilité et variabilité plus grande de la demande, demande de diversification)
  • La concurrence accrue entre entreprises (mondialisation et ouverture des frontières, déréglementations)
  • Les nouvelles technologies qui facilitent le développement de la flexibilité
  • L’évolution des rythmes sociaux qui entraîne une demande de flexibilité des horaires (travail féminin à temps partiel)
  • Les pouvoirs publics qui facilitent le développement de la flexibilité pour lutter contre le chômage (mais cette politique d’aide se heurte à l’effet d’aubaine)
  • Le chômage qui fragilise les salariés et les conduit à accepter des emplois plus flexibles

Limites de la flexibilité

Le problème des politiques de flexibilisation du marché du travail est qu’elles conduisent à même temps à l’accentuation de la précarisation de la population (incertitude professionnelle permanente qui décourage la consommation et l’investissement), à la progression des inégalités, de la pauvreté et des « Working poors » (emplois très peu payés, voir plus haut, l’exemple des réformes Hartz en Allemagne, 2003-2005).

II. Mais ces politiques ne sont pas suffisantes : encore faut-il que le chômage soit lié au coût du travail. Politiques macroéconomiques de soutien de la demande globale pour lutter contre le chômage keynésien.

Selon les économistes keynésiens (de John Maynard Keynes, 1883-1946), le marché du travail n’existe pas, car l’offre de travail n’en est pas une au sens théorique du terme. Seuls les entrepreneurs demandeurs de travail, décident exclusivement du niveau d’emploi dans une économie, car les offreurs de travail sont réduits à ne prendre que ce qu’on leur propose.
Quels sont donc les critères de décision des entrepreneurs ? Selon Keynes, les entrepreneurs sont beaucoup plus sensibles au niveau de demande globale attendue (demande effective) qu’aux conditions de financement de leurs investissements (comme le soutient le courant néo-classique).

A. Contre le chômage conjoncturel ou keynésien, il faut relancer

1. Le chômage keynésien trouve sa source dans l’insuffisance de demande effective

L’économiste anglais John Maynard Keynes (1883-1946) remet en cause la théorie du chômage volontaire développée par les néo-classiques. En effet, pour Keynes, le marché du travail n’est pas un marché comme les autres et il n’existe aucun mécanisme permettant, sur ce marché, le retour à un équilibre de plein emploi. Au contraire, la situation la plus courante est un équilibre de sous-emploi dû à une insuffisance de la demande anticipée (ou demande effective pour les keynésiens). Dès lors, il ne peut exister qu’un chômage involontaire lié à une mauvaise conjoncture économique.

Edmond Malinvaud, avec sa « théorie du déséquilibre », met en évidence un chômage keynésien : l’insuffisance de la demande sur le marché des biens provoque une insuffisance de la demande sur le marché du travail car les entreprises, par manque de débouchés, n’augmentent pas leurs capacités de production et ne créent pas d’emplois, provoquant un chômage involontaire.

D’un point de vue global et macroéconomique, les entreprises sont sensibles selon Keynes, aux perspectives d’évolution de leur clientèle, c’est-à-dire au niveau global de consommation des ménages (qui conditionne les ventes et le niveau de profit), et au niveau des investissements des autres entreprises (achat de biens de production, qui constitue donc un flux de consommation pour les entreprises intervenant dans le secteur des biens de production) ce qui entraine des processus cumulatifs.
Quand la demande attendue (effective) augmente en situation de sous-emploi, les entrepreneurs lancent de nouveaux projets d’investissements (de capacité et de productivité), et donc augmentent le niveau de production et leurs embauches. Cela de fait, aboutit à distribuer du revenu supplémentaire à la population, qui consomme davantage (les plus pauvres ont une propension à consommer plus forte), ce qui permet ensuite de valider les prévisions optimistes sur l’évolution de la demande.

Demande anticipée : Demande globale de biens de production (investissement) et de biens de consommation anticipée (prévue, évaluée ex ante) par les entrepreneurs, et qui conditionne leurs décisions de production et d’embauches actuelles.

A l’inverse, une situation de crise comme en 1929 ou 2008, a toutes les chances de se maintenir et de s’amplifier (équilibre de sous-emploi), les remèdes néoclassiques (diminution des salaires réels) ne faisant qu’accentuer la récession en réduisant les débouchés selon les Keynésiens. On rappelle néanmoins, que les théoriciens néoclassiques, dans la lignée de la loi de JB Say, considèrent d’une part, que les entreprises ne peuvent connaitre de problèmes globaux de débouchés puisque chaque paiement de facteur de production devient automatiquement un revenu à plus ou moins long terme, et d’autre part, que les entrepreneurs sont plus sensibles aux conditions de financement de leurs projets sur le marché des fonds prêtables, et donc au niveau d’épargne dans un pays (c’est l’exact contraire de la théorie keynésienne).

2. Il faut donc appliquer une politique de relance, grâce au rôle de l’Etat

La solution Keynésienne consiste principalement à redonner un rôle fort à l’Etat. La dépense publique doit être conçue comme un appoint et un stimulant de la dépense globale privée : quand les perspectives macroéconomiques (cf. Carré magique de Kaldor) ne sont pas bonnes, l’Etat doit dépenser directement en projets d’investissement, redistribuer du pouvoir d’achat ou réduire les impôts (politique budgétaire de relance) et favoriser les dépenses privées (politique monétaire de bas taux d’intérêt encourageant les investissements et la consommation à crédit).

La crise financière qui a touché l’ensemble de l’économie mondiale a contracté l’activité économique, provoquant une montée du chômage que l’on peut assimiler à un chômage keynésien. Les pouvoirs publics ont réagi en mettant en œuvre des plans de relance destinés à soutenir la demande. Ceux-ci se sont traduits par une hausse des dépenses publiques correspondant à 5 % du produit intérieur brut (PIB) mondial (document 1).

Les mesures de relance ne concernent pas seulement la hausse des dépenses publiques mais également la baisse des impôts sous forme de réduction de la TVA ou de crédits d’impôts. L’objectif est d’accroître le revenu disponible des agents économiques pour atténuer la récession en limitant la baisse de la consommation et de l’investissement.

B. Le chômage peut être lié à une inadaptation structurelle entre les évolutions de main d’oeuvre et les emplois proposés

Nouveaux secteurs, nouveaux besoins

Limites des politiques keynésiennes

Les politiques Keynésiennes sont globalement moins efficaces que pendant les « Trente glorieuses », et les années 1970 (échecs des plans de relance de 1975, de 1982), car elles se heurtent aujourd’hui à quatre grandes difficultés (même si la relance mondiale de 2008-2009 a relativement bien fonctionné) :
– la mondialisation économique et l’ouverture des économies nationales (avec le pouvoir d’achat supplémentaire les consommateurs peuvent par exemple, acheter des produits importés, ou encore, les entreprises nationales financées par des capitaux internationaux, doivent mieux rémunérer ces capitaux ce qui complique le partage de la valeur ajoutée et peut déprimer la demande nationale),
– le comportement variable des entreprises (confrontées à une hausse de la demande, les entreprises non concurrencées peuvent simplement augmenter leurs prix provoquant de l’inflation, tandis que les entreprises concurrencées peuvent demander une augmentation de la production à effectif constant –gains de productivité- ou délocaliser) et des ménages (le revenu supplémentaire distribué peut être épargné plutôt que dépensé, pour des motifs de précaution).
– les contraintes de financement des Etats (les déficits budgétaires accumulés accroissent le montant total de la dette et la charge de la dette, créant un effet boule de neige) rendent difficiles toute nouvelles dépenses publiques.
– La difficulté de diagnostic et le délai d’action des remèdes. En effet, un pays peut connaitre une situation de chômage classique dans certains secteurs (salaires manifestement trop élevés, au regard de la productivité moyenne du secteur) et de chômage keynésien dans d’autres secteurs (insuffisance de la demande avec un niveau d’épargne trop élevé), ce qui complexifie l’intervention publique, d’autant que les mesures prises mettant en moyenne 6 mois à agir, peuvent agir à contretemps à ce moment-là.

 

 

Politiques de l’emploi et rôle du travail et de l’emploi dans l’intégration sociale

Le chômage massif est d’abord un gaspillage de ressources économiques (une main d’oeuvre disponible non employée, alors que les besoins sont importants). C’est aussi un problème social important (voir plus haut). L’Etat peut alors conduire des politiques sociales de l’emploi, qui ne visent pas à éliminer les causes économiques du chômage, et se contentent simplement de soulager temporairement les populations victimes pour rendre la situation supportable.

A. Formes actives et formes passives

Les formes de cette politique sociale sont nombreuses et variées, pour un résultat ambigu (il ne s’agit que d’un pansement) :

  • Politique dites « actives » : allègements de charges ciblés ou non (qui est pragmatiquement une forme de subvention à l’embauche pour permettre le recrutement), création d’emplois subventionnés pour des populations ciblées (emplois aidés comme le Contrat d’Avenir pour les jeunes sans qualifications, femmes isolées, personnes âgées), programmes de formation et de reconversion financés publiquement
  • Politiques dites « passives » : allocations spécifiques pour les chômeurs de longue durée, programmes publics de chômage technique et de retrait d’activité (pré-retraites), etc.

B. La fragilisation du lien entre travail et intégration sociale

Le travail était un élément important de l’intégration sociale (processus d’affiliation à un groupe social) pendant les « Trente Glorieuses ». La population se définissait d’abord par rapport à la place dans le monde professionnel, et les individus construisaient leur estime de soi dans le travail.
Historiquement, c’est d’ailleurs de la classe ouvrière, et salariée, que sont venues des avancées sociales qui ont ensuite été étendues à l’ensemble de la population. Plusieurs auteurs (déjà étudiés) soulignent la transformation et la disparition progressive de cet ancien modèle d’intégration par le travail.

Salariat : Système d’organisation juridique du travail dans lequel l’employé reçoit une rémunération forfaitaire (le salaire, en général sur une base mensuelle) en échange du travail fourni (location de la force de travail) et d’une subordination (obligation de suivre les instructions de l’employeur).

C. L’effritement de la société salariale

Le sociologue Robert Castel évoque un effritement de la société salariale à partir de la fin des années 1970, suite aux transformations de l’emploi. La multiplication des formes de flexibilité laisse progressivement l’individu seul dans sa relation au travail, sans garanties collectives, face à de multiples employeurs successifs, pour lequel il n’y a plus de relation d‘attachement. Castel identifie trois problèmes : la déstabilisation des stables, l’installation dans la précarité d’une partie importante de la population, un déficit d’emploi produisant des « surnuméraires ». En croisant un axe d’intégration par le travail et un axe d’inscription dans les réseaux familiaux et de sociabilité, Castel va proposer une analyse du processus de passage progressif entre :

  • la zone d’intégration (travail stable, réseau relationnel solide),
  • la zone de vulnérabilité (précarité de l’emploi et fragilité relationnelle),
  • la zone d’assistance (absence d’emploi et de lien compensée par l’assistance collective)
  • la zone de désaffiliation (absence d’emploi et isolement social).

Cette analyse récuse une approche simple en termes d’exclusion/inclusion.

Précarité : Situation d’une personne ou d’un groupe ne disposant pas d’un emploi stable (cumulé souvent avec un logement fragile et des revenus aléatoires), ce qui empêche de se projeter de façon certaine dans l’avenir.

D. Le contrat implicite générationnel

Jean Paul Fitoussi parle par ailleurs, d’une rupture du contrat implicite générationnel en matière d’avancement à l’ancienneté et de productivité, les « jeunes » financent par compensation la perte d’efficacité relative des « vieux » en acceptant des salaires moindres. Aujourd’hui, le jeune formé aux compétences rares et demandées, veut tout de suite, une rémunération alignée sur sa productivité réelle, au risque de devoir souffrir à un âge plus avancé (dans un contexte de taux d’intérêt élevés, les agents raccourcissent leur horizon temporel, ce qui entraine une dévalorisation de l’avenir, et donc une préférence plus forte pour les revenus présents).

E. L’intégration disqualifiante

Le sociologue Serge Paugam complète l’analyse de Castel, à la suite d’un travail d’enquête, en croisant deux variables (satisfaction au travail et stabilité dans l’emploi) pour identifier 4 types d’intégration sociale par le travail :

  • intégration assurée (le modèle du CDI des « Trente glorieuses »)
  • intégration laborieuse (où l’on dispose d’un emploi stable mais peu satisfaisant, comme un emploi bureaucratisé)
  • intégration incertaine (où l’on dispose d’un emploi satisfaisant mais peu stable), et intégration disqualifiante (emploi précaire, et non satisfaisant). L’intégration laborieuse et l’intégration disqualifiante progressent. Le travail sous l’effet du chômage de masse croissant et des logiques de précarisation, ne remplit donc plus aujourd’hui sa fonction d’intégration sociale.

Caractère dynamique du marché du travail

Chaque jour en France, de l’ordre de 10 000 emplois sont détruits et crées dans des secteurs différents (cf. travaux de Pierre Cahuc). Les médias nationaux tendent à surévaluer les destructions d’emplois, en négligeant le processus parallèle et continuel de créations d‘emplois dans les secteurs dynamiques (cf. destruction créatrice de J. Schumpeter, et tertiairisation qui s’explique notamment par les gains de productivité).

A. Stock et flux

L’ensemble des chômeurs est donc perçu comme un stock de personnes en situations difficiles, qui ne parviennent pas à retrouver un emploi. Or, il s’agit surtout d’un flux : il y a bien 3-4 millions de personnes au chômage, mais chaque jour ce ne sont pas les mêmes (avec un rythme de 10 000 jour, en 3 mois, 1 million de personnes retrouvent un emploi, en un an, l’ensemble du « stock » est théoriquement renouvelé).

Taux de chômage : Nombre de chômeurs divisé par le nombre d’actifs (comprenant la population occupée et les chômeurs).

B. Chômage structurel

Les véritables problèmes sont les problèmes de reconversion et de requalification, le chômage de longue durée (chômeurs de plus d’un an), et le chômage répétitif (alternances de périodes de petits emplois et de chômage). Ces types de chômage entrainent un effet d’hystérèse : plus la personne s’installe dans le chômage et moins elle a de chance de s’en sortir (les employeurs sont très sensibles à l’effet de signal négatif d’un chômage prolongé). Ainsi un individu au chômage par insuffisance de qualification peut rester en situation de chômage et devenir inemployable, alors même qu’il a éliminé cette cause en se formant.

C. Taux d’emploi et taux de chômage

Rappelons qu’il ne faut pas confondre le taux d’emploi (rapport actifs occupés/personnes en âge de travailler 15 à 64 ans, y compris donc les inactifs) et le taux de chômage (actifs non occupés/actifs disponibles, excluant donc les inactifs). Le taux d’emploi traduit la capacité d’une économie à mobiliser ses ressources en main d’oeuvre et ses compétences, et permet d’observer l’évolution du comportement de la population (femmes qui désirent travailler, recul de l’âge de scolarisation, etc.).

Taux d’emploi : Rapport entre la population ayant un emploi et la population totale en âge de travailler (en général de 15 à 64 ans). Cet indicateur permet d’évaluer par comparaison internationale, le potentiel de main d’oeuvre disponible d’un pays.

Par exemple, on peut observer qu’en moyenne en 2011, 12 240 000 femmes de 15 ans ou plus ont un emploi, soit 46,7 % de l’ensemble des femmes âgées de 15 ans ou plus. Le taux global en France est de l’ordre de 64%.
En 2011, le taux d’emploi des jeunes de 15-24 ans (30%) et des personnes âgées de plus de 55 ans (41,5%) est anormalement bas en France comparé aux autres pays OCDE.

D. Structure des emplois

Par ailleurs, la structure des emplois se modifie constamment sous l’effet du progrès technique, de la concurrence internationale, et des variations parfois brutales de la demande des consommateurs (qui se porte sur des secteurs variés).

  • D’une part, les offreurs de travail (= demandeurs d’emplois) sont confrontés à une demande croissante de travail qualifié et à une diminution progressive de la demande de travail non qualifié (= emplois non qualifiés). Cette progression des qualifications dans l’emploi nécessite un effort accru de formation pour augmenter les niveaux de qualifications individuelles, et accentue les conséquences négatives d’un échec de la formation initiale (exclusion scolaire, sentiment de responsabilité individuelle, déclassement social, paradoxe d’Anderson) ou continue.
  • D’autre part, les emplois se concentrent aujourd’hui dans le secteur tertiaire, secteur des services (près de 80% de la population active en France en 2012, contre 35% en 1945), et on assiste à une désindustrialisation.

Qualifications : L’ensemble des aptitudes ou capacités attestées (savoir être, savoir-faire, savoirs) pour un individu, ou l’ensemble des aptitudes nécessaires pour occuper un poste.

Chômage et processus d’exclusion : difficultés économiques et sociales

Les individus qui connaissent des périodes de chômage répétitif et/ou prolongé, font face :

  • à des difficultés économiques nombreuses qui expliquent la progression récente de la pauvreté en France mesurée par un seuil de pauvreté relatif fixé en Europe à 60% du revenu médian pour une personne (perte de revenu du travail que ne compensent pas les revenus sociaux de substitution –RSA, allocations familiales, allocations spécifiques-, diminution du niveau de vie et situation de pauvreté, impossibilité de constituer un patrimoine et disparition de l’épargne…)
  • qui amplifient et/ou donnent naissance à de très nombreuses difficultés sociales (perte de repère et d’identité professionnelle, dévalorisation du soi, divorces et difficultés conjugales, conflits familiaux, éloignement des amis et appauvrissement des relations associatives, déménagements répétitifs et isolement social, problème de logements et d’insalubrité des logements, mauvaise alimentation, problèmes de santé, problèmes de transports, diminution de la sociabilité, conflits de voisinage, délinquance, etc.). Le sociologue Robert Castel parle d’un processus de « désaffiliation sociale » pour désigner ce processus de dégradation régulière et par étapes, et qu’il faut opposer à une vision trop brutale en termes d’exclusion/inclusion.

Pauvreté : Situation de manque des ressources jugées légitimes dans un espace social donné. C’est une situation relative, et multidimensionnelle (cumul de handicaps sur les conditions de vie, les revenus, le réseau social) Elle se mesure monétairement, généralement, à partir d’un seuil correspondant à 60% du revenu médian par unité de consommation.

Chapitre 11 : marché du travail

Comment les salaires sont-ils déterminés ? Le salaire se détermine-t-il seulement sur le marché du travail ?

Introduction

Si les syndicats de salariés se battent pour la sauvegarde d’emplois, ils n’en oublient pas moins la question de la hausse des salaires, notamment dans les entreprises qui se portent bien. En effet, le salaire est la part de la valeur ajoutée qui rémunère le facteur travail. Il s’agit de la rémunération des actifs occupés qui sont sous la subordination d’un employeur dans le cadre d’un contrat de travail. La détermination des salaires est complexe, dans la mesure où le marché du travail est aujourd’hui institutionnalisé. Il conviendra de s’interroger sur la pertinence des mécanismes du marché pour expliquer les salaires avant d’envisager le rôle de l’État et des partenaires sociaux.

I. Les salaires sont déterminés sur le marché du travail

A. Selon le modèle néoclassique

1. Le taux de salaire réel résulte de la confrontation entre l’offre et la demande de travail

Le courant théorique néo-classique analyse le marché du travail comme un simple marché des biens et services (un marché comme les autres), où se rencontre à chaque prix possible, une offre quantitative de travail (celle de l’ensemble des demandeurs d’emploi dans un secteur, les salariés) et une demande quantitative de travail (celle de l’ensemble des offreurs d’emploi dans un secteur, les entreprises). On trouve une des premières expressions complètes de ce modèle dans « The Theory of Unemployment », Pigou 1933. Dans un repère orthonormé, on peut observer qu’un prix d’équilibre, un prix réel de l’heure de travail, se fixe : le taux de salaire réel (rapport entre le taux de salaire nominal et le niveau des prix. C’est une mesure du pouvoir d’achat des salariés. Il est utilisé dans les modèles néoclassiques qui considèrent que la monnaie est neutre), salaire nominal diminué de l’inflation (exprimé en monnaie constante).

L’offre de travail émanant des actifs est une fonction croissante du taux de salaire réel (car la demande de travail est le résultat d’un arbitrage loisir/travail de chaque individu : une heure de loisir supplémentaire prive le consommateur d’une quantité de biens et services qui dépend du niveau de salaire), alors que la demande de travail, exprimée par les employeurs, est une fonction décroissante (car l’employeur rationnel qui maximise son profit, égalise le niveau de productivité marginale (apport d’un travailleur supplémentaire) décroissante et le coût du travail (imposé) : il n’embauchera pas un individu, si celui-ci est plus coûteux que son apport productif. Le travail est ainsi rémunéré à sa productivité marginale.)

Chaque point d’une courbe représente une attente préexistante au marché (couple salaire réel – quantité d’heures offertes ou demandées).
Les courbes globales de marché sont obtenues par simple sommation des courbes individuelles (agrégation des offres et demandes individuelles qui ne reflètent pas les mêmes préférences).

2. La flexibilité des salaires en fonction des attentes permet d’atteindre l’équilibre de marché

Le chômage involontaire (écart offre/demande de travail, qui n’est pas le résultat d’un problème d’ajustement) est donc théoriquement impossible, dans un marché de concurrence pure et parfaite (atomicité, homogénéité des produits, libre entrée et sortie, transparence et mobilité des facteurs). En effet, si le prix du marché n’est pas au prix d’équilibre (ne correspond pas aux attentes globales), alors il y a toujours des incitations individuelles poussant les vendeurs et les acheteurs à se rapprocher du prix d’équilibre : quand l’offre de travail excède la demande, il y a pression à la baisse sur les salaires pour favoriser le retour à l’équilibre (rabais : des chômeurs sortiront du marché du travail car ça ne vaudra plus le coup de travailler pour si peu). À l’inverse, quand la demande de travail est supérieure à l’offre, la pénurie d’emplois est résorbée par une hausse des salaires (enchères : l’offre augmente si le salaire augmente car l’heure de sieste est plus coûteuse, manque à gagner). Une modification des attentes (baisse du salaire réel demandé par les offreurs de travail) permet selon les néo-classiques, de faire varier les quantités (demande de travail en hausse car les employeurs augmenteraient alors leur volume de production (les hommes sont plus productifs puisqu’ils coûtent moins cher), effet volume, et cesseraient de remplacer des hommes « coûteux » par des machines, effet substitution), et de retrouver un équilibre prix-quantité, équilibre de plein emploi.
Le chômage est donc soit un chômage volontaire, soit un chômage transitoire, frictionnel (délai de passage d’un emploi à un autre).

Un déplacement des courbes (qui déplace donc le point d’équilibre) signale un changement des attentes (préférences) ou une modification des paramètres fondamentaux des deux courbes :

  • Côté demande de travail : niveau de la productivité, choc technologique, durée légale du travail, salaire minimum, conventions collectives, etc.
  • Côté offre : évolution de la population, durée des études, taux d’activité des femmes, âge de la retraite, migrations, etc. mais aussi évolution de l’arbitrage loisir/travail.

Très important : Quand les économistes néo-classiques observent un prix qui monte ou qui descend, ils observent donc des variations du prix d’équilibre qui expriment un changement des paramètres (un déplacement de la courbe, et non un déplacement sur la courbe). Ce déplacement produit par ailleurs, une information sur l’état de tension entre l’offre et la demande (signal-prix), et peut ensuite déclencher des réajustements ultérieurs (selon Hayek, par exemple).

Coût du travail en France
Les néoclassiques considèrent que le coût du travail horaire est trop élevé en France par rapport aux autres pays, ce qui accentue encore le chômage (les exigences salariales diminueraient la demande de travail d’une part, et empêcheraient les entreprises françaises d’être compétitives, d’autre part). Cela est du selon eux : au SMIC qui encourage l’offre et décourage la demande, et aux syndicats qui, en bloquant les salaires à un « haut » niveau, créeraient du chômage…
Mais cette analyse doit être nuancée, car d’une part, le coût horaire du travail en France supporte aussi des charges sociales (système Bismarckien) qui sont supportées par l’impôt sur le revenu dans d’autres pays (système Beveridgien), et d’autre part, une analyse des coûts ne tient pas compte des différences de productivité du travail.
Un meilleur indicateur pour procéder à des comparaisons de compétitivité entre pays est le coût salarial unitaire (qui mesure le coût moyen de la main-d’oeuvre par unité produite). Il est égal au ratio entre le coût total de la main-d’oeuvre et la production en volume (Insee), et donc intègre les différences de productivité (une main d’oeuvre peut être plus coûteuse, mais au final être compétitive, si elle est plus efficace et produit plus). Selon l’Insee, cet indicateur indique que la France reste dans la moyenne des pays de l’ex-union européenne à 15.

 

Conclusion : Le salaire peut ainsi se déterminer sur le marché du travail : la productivité du travail détermine le niveau du salaire, qui est flexible en fonction de l’offre et de la demande.

B. La spécificité du marché du travail : fonctionnement imparfait de la CPP

Mais ce modèle de marché du travail repose sur des hypothèses très restrictives. D’autres économistes (néo-keynésiens) considèrent que le marché du travail est spécifique (notamment, car il y a une contrainte de survie qui pèse sur les salariés et donc une difficulté à quitter l’échange volontairement : hypothèse de dotation de survie), ce qui historiquement a rendu nécessaire la mise en place de règles particulières, qui rend plus difficile l’équilibre néoclassique. De manière générale, le marché du travail ne se comporte pas comme un marché de concurrence pure et parfaite (il n’y a pas atomicité mais plutôt des coalitions, il n’y a pas fluidité, mais plutôt des barrières à l’entrée).

1. L’hétérogénéité du facteur travail : dualisation et segmentation du marché

Tout d’abord, l’offre de travail est loin d’être homogène, ce qui remet en cause l’hypothèse de CPP. Chaque salarié n’est pas caractérisé par un niveau d’efficacité et de productivité transposable à toutes les tâches. Tous les salariés n’ont ni les mêmes niveaux de diplôme ni la même expérience (cela varie selon l’expérience, la motivation, la qualification, l’âge, le diplôme…). Chaque individu est donc différencié.

Ainsi, selon les économistes Doeringer et Piore, le marché du travail est dualisé. Il existe deux marchés du travail n’obéissant pas aux mêmes règles :

  • un marché primaire, où se concentrent les individus les plus qualifiés et expérimentés, qui peuvent négocier avantageusement, et obtenir des emplois salariés typiques (CDI emplois stables, bonnes couvertures médicales et sociales, progressions de carrières et hauts niveaux de salaires, conditions de travail sécurisées, horaires fixés)
  • un marché secondaire où se concentrent les individus les plus fragiles (actifs étrangers, femmes, jeunes avec une faible formation et expérience : non qualifiés et souvent précaires) qui obtiennent des formes particulières d’emploi (CDD, contrats aidés, apprentissages, temps partiels), souvent dans des petites PME sous-traitantes, et sans grandes garanties et précaires (faibles salaires (ils n’ont d’autre choix que d’accepter les salaires de marché proposés) et couverture sociale insuffisante).

Certes certains individus peuvent passer d’un type de marché à l’autre, mais il faut noter la forte progression du second compartiment.

D’autres économistes comme Snower et Lindbeck préfèrent parler de segmentation du marché du travail qui traverse l’entreprise elle-même (marché interne/externe, insiders/outsiders) pour caractériser ce phénomène. Ils veulent mettre l’accent sur l’existence de

  • rentes de situation (c’est-à-dire d’un pouvoir de marché particulier de certains salariés aux compétences rares, en position de force pour la négociation salariale dans certains secteurs)
  • et à l’inverse situation de faiblesse structurelle pour d’autres (par exemple, les jeunes qui tentent d’être recrutés, les femmes qui souffrent d‘une discrimination salariale…)

Segmentation du marché du travail : Division progressive des formes d’emplois en deux types : l’un proposant de bonnes rémunérations et de bonnes garanties sociales (marché primaire réservé à une partie de la population, souvent la mieux qualifiée), l’autre proposant des emplois précaires, peu protégés et peu rémunérés (marché secondaire réservé au reste de la population)

2. Les asymétries d’information

De plus, il existe d’importantes asymétries d’information entre salariés et employeurs (théorie de l’information imparfaite étudiée notamment par Stiglitz) qui va perturber l’établissement du salaire d’équilibre.

Il y a d’abord la situation d’anti-sélection qui apparaît avant la signature du contrat. Lors de l’embauche, les entreprises ne connaissent pas parfaitement à l’avanceles caractéristiques des candidats, leur niveau de productivité, alors qu’elles recherchent ceux qui vont être les plus efficaces. L’employeur peut alors être trompé par l’offre de candidats opportunistes et tricheurs (qui seront alors payés )à un niveau de salaire supérieur à leur productivité, déséquilibrant ainsi le jeu du marché), qui chassent les « bons » candidats (finalement le marché en situation de manque d’information, sélectionne les « mauvais » candidats…exactement comme dans la situation du marché des véhicules d’occasion, décrit par Akerloff). Ce phénomène est néanmoins atténué, car certains économistes comme Spence soulignent que la formation initiale et les diplômes d’un « bon » candidat, exercent un effet de signal positif sur les entreprises qui peuvent ainsi sélectionner et trier (Spence va plus loin en considérant que la production du signal est finalement la seule utilité de l’éducation (le diplôme en soi, peu importe le secteur…alors que la théorie du capital humain de Garry Becker souligne au contraire, que la formation individuelle améliore les compétences productives individuelles et donc la productivité globale de la nation). Il reste que si le signal-diplôme conduit à des salaires trop élevés, dans un cadre d’analyse néo-classique, alors cela entraîne l’exclusion d’autres travailleurs du marché du travail (puisque la demande de travail est réduite).

Il y a ensuite l’aléa moral qui apparaît après la signature du contrat. Le candidat opportuniste peut avoir intérêt à diminuer sa productivité réelle après la signature, au détriment des employeurs (cette situation se rencontre aussi souvent dans le domaine de l’assurance, où l’assuré adopte un comportement moins prudent, une fois couvert). La prise en compte de ces problèmes conduit certaines entreprises à élever le niveau de salaire moyen pour s’assurer un salariat fidèle et efficace, et diminuer les coûts de recrutement et de formation.
La théorie du salaire d’efficience proposée par Shapiro et Stiglitz dès 1984, va plus loin, et inverse la relation productivité-salaire, en soulignant que le versement d‘un salaire élevé, moyen de conserver les employés, est aussi le point de départ d’une amélioration de la productivité individuelle (ce qui donne un argument supplémentaire en faveur des politiques d’inspiration Keynésiennes). Mais tout cela élève le niveau de salaire moyen, et donc exclut certains offreurs de travail dans le cadre d’analyse néo-classique.

Théorie du salaire d’efficience : théorie qui considère que le versement de revenus élevés peut être un facteur de motivation et donc de productivité accrue (alors que les néoclassiques considèrent que le revenu ne peut s’élever qu’après une augmentation de la productivité).

Ainsi, sur un marché imparfaitement concurrentiel, le salaire obéit à d’autres règles de détermination que le strict marché.

II. Mais d’autres déterminants sont à prendre en compte

Le taux de salaire est finalement assez loin de se comporter comme un prix normal (et c’est donc pour ça que l’intervention de l’état semble nécessaire).

  • D’une part, les employeurs disposent d’un pouvoir de coercition sur les salariés (particulièrement en période d’embauche et dans un contexte de chômage), ce qui peut les conduire à proposer des taux trop faibles.
  • D’autre part des coalitions de travailleurs (syndicats, « insiders » défendant leurs intérêts salariaux et leur ancienneté face aux « outsiders ») peuvent conduire à des taux trop élevés au regard de la productivité.
  • Enfin et surtout, le travail ne peut être considéré comme une simple marchandise, car il est aussi la voie principale d’intégration dans la société (le travail-projet que Fitoussi oppose au travail-marchandise).

A. L’intervention large de l’État

Au fil du temps, le rapport salarial s’est donc institutionnalisé : la relation d’emploi a été subordonnée à des règles sociales progressivement mises en place. L’Etat est intervenu pour arbitrer la négociation salariale et encadrer juridiquement la relation contractuelle de subordination qu’est le salariat, et qui concerne de plus en plus de monde (le statut salarial concerne aujourd’hui près de 90% de la population active).

1. Le code du travail

L’État a donné un cadre légal à la fixation des salaires en instituant un droit du travail, qui s’est développé tout au long du xxe siècle. L’Etat peut intervenir directement dans la fixaction des salaires en édictant au fil du temps des lois et règlements impératifs rassemblés dans le Code du travail (soumettre à des règles afin de protéger) :

  • formalisme du contrat de travail,
  • niveau du SMIC (salaire horaire légal au-dessous duquel un salarié majeur ne peut être rémunéré, salaire minimum interprofessionnel de croissance avec SMIG instauré en 1950 et SMIC en 1970 : il ne prend plus seulement en compte l’évolution des prix, mais aussi celle du pouvoir d’achat du salaire moyen ouvrier. En dehors de ces revalorisations automatiques, l’État peut aussi décider de l’augmenter pour stimuler la consommation)
  • niveau des charges sociales (le niveau de protection sociale institué par les pouvoirs publics intervient également dans la détermination du niveau des charges sociales et donc de la fixation des salaires bruts),
  • mais aussi durée légale du travail et congés payés dès 1841, conditions d’hygiène et sécurité, encadrement des licenciements, droits syndicaux… qui augmentent les coûts de production d’un employeur.

Salaire minimum : Niveau de rémunération minimum des salariés, fixé par la loi. Exprimé en € brut par heure, il évolue en fonction du niveau de croissance et des prix. 9,43€ brut par heure soit 7,26€ net au 1er janvier 2013.

Contrat de travail : Document juridique établissant les droits (rémunération forfaitaire pour un salarié) et les devoirs (subordination et obligation d’obéissance) d’une personne employée. Ce contrat est très encadré par l’Etat, en raison de la situation fragile du demandeur d’emploi.

2. L’encouragement à la coopération

L’Etat peut aussi encourager la coopération entre les partenaires sociaux en organisant des rencontres régulières (négociations collectives qui portent notamment sur les rémunérations), annuelles et obligatoires (depuis 1982 dans chaque entreprise), et en poussant à la signature d’accords collectifs, de compromis nationaux entre représentants des entreprises et représentants des salariés reconnus légalement et organisés (sommets sociaux, mise en place des conventions collectives obligatoires exemple lois Aubry sur la RTT et les 35h en 1998-2002).

La signature d’une convention collective institue notamment une norme contraignante d’emploi et de salaire dans un secteur (accords de branches), et contribue à sortir l’employé de sa relation individuelle avec l’employeur. Des grilles figurant dans les conventions collectives encadrent par exemple les pratiques de rémunération des salariés.

 

Conventions collectives : Ensemble des textes collectifs renégociés régulièrement par les partenaires sociaux (organisations syndicales et patronales), et régissant les rapports entre employés et employeurs dans une branche professionnelle donnée (temps de travail, rémunérations, conditions de travail, etc.). Le cadre ainsi produit donne en général plus de droits aux employés que le résultat d’une négociation individuelle.

Partenaires sociaux : Ensemble des organisations syndicales (représentant les salariés) et des organisations patronales, qui se rencontrent régulièrement, notamment dans le cadre des renégociations annuelles des conventions collectives de branches.

 

Les économistes néoclassiques considèrent que ces interventions étatiques, renforçant les droits sociaux et la protection juridique du travailleur (contrat de travail), ont eu pour résultat tendanciel, la fixation d’un niveau de salaire supérieur au salaire d’équilibre (et donc, la création d’un chômage durable).

D’autres économistes considèrent que le contrat de travail typique institué dans les « Trente Glorieuses » est le résultat normal du compromis fordiste (l’organisation fordiste a généré des gains de productivité qui justifient la hausse des salaires réels, cette hausse des salaires réels a conduit à l’accroissement des débouchés des entreprises).

B. Les négociations salariales

1. Les partenaires sociaux sont des acteurs incontournables de la négociation collective, qui joue un rôle dans la détermination du niveau de salaire

De fait, on assiste à une institutionnalisation de la relation salariale qui est maintenant gouvernée par des normes sociales, négociées et imposées par des acteurs collectifs certes en conflits, mais structurés, légitimes et habitués à se parler (les partenaires sociaux). La négociation ne s’oppose donc pas au conflit, mais en constitue un prolongement et une voie de sortie normale dans le processus décisionnel (chacun trouvant un intérêt à la coopération finale et à l’obtention d’un compromis).
En raison du cadre réglementaire évoqué, les partenaires sociaux, c’est-à-dire les représentants des salariés et des employeurs, sont donc devenus des acteurs incontournables de la négociation collective, quel que soit le niveau de décision retenu : national, par branche ou encore par entreprise.

2. La situation française quant aux négociations salariales

Une des particularités françaises est la faiblesse représentative des syndicats (moins de 10% de syndiqués) ce qui les conduiraient à adopter des attitudes plus violentes (blocus, grèves) pour affirmer un rapport de force, d’autant que les représentants patronaux ne les prendraient pas au sérieux, avant d‘entrer en négociation (au contraire de la tradition de compromis allemande, où la grève ultime n’interviendrait qu’en cas de blocages des négociations).

Mais cette analyse est contestée par de nombreux sociologues, qui y voient une caricature et soulignent que à la différence de certains pays, les syndicats de salariés français ne disposent pas d’un pouvoir d’embauche ou de gestion des carrières (Closed shop dans les pays anglo-saxons jusqu’en 1990) ou de gestion stratégique de l’entreprise (Allemagne).

Les dernières évolutions montrent cependant que la présence d’un arbitre en France, dans le système de relations professionnelles à trois, en la personne d’un représentant de l’Etat, peut paradoxalement contribuer à l’entretien des conflits et à l’exacerbation des positions, chacun refusant de « bouger », attendant de l’arbitre une décision favorable à ses intérêts.

Au niveau de l’entreprise, des accords sont conclus annuellement, soit dans le cadre d’une procédure réglementaire soit lors d’un conflit social. En fonction du rapport de forces établi, les syndicats vont par exemple réussir à obtenir des augmentations de salaire. La négociation collective en France est essentielle dans la détermination des salaires.

Conclusion

La fixation des salaires peut en partie résulter du marché de l’offre et de la demande de travail, mais d’autres déterminants semblent jouer un rôle plus important. Les entreprises en font une composante de la gestion de leur main-d’œuvre et les partenaires sociaux un objet de négociation collective dans le cadre légal institué par l’État.

La question du niveau des salaires fait l’objet d’analyses contradictoires quant à son effet sur le chômage : trop élevé, il accroîtrait le coût du travail et donc le chômage ; trop faible, il minerait la croissance et l’emploi.

 

Annexe :

  • On entend parler « d’offres d’emploi » dans le langage courant, mais elles sont en réalité des demandes d’emploi (inversion du sens des mots au profit de la domination symbolique des employeurs sur les « demandeurs » d’emploi… ?)
  • En pratique les salaires varient en fonction du cycle électoral
  • Depuis toujours loi > contrat, désormais (été 2017) contrat > loi

Chapitre 9 : Justice sociale

ARTICLE EN CONSTRUCTION

Dans quelle mesure l’action des pouvoirs publics est-elle efficace pour lutter contre les inégalités ?

I. L’action des pouvoirs publics pour réduire les inégalités

A. L’action sur les inégalités économiques

1. La redistribution verticale et horizontale
  • De trop fortes inégalités de revenus nuisent à la cohésion sociale. C’est pour cette raison que les pouvoirs publics ont mis en place un système de « redistribution des revenus ». Elle peut être verticale ou horizontale. Dans le premier cas, les prélèvements obligatoires (sous forme d’impôts) permettent un transfert de revenus des catégories ayant les revenus les plus élevés vers celles ayant les revenus les moins élevés. Pour la redistribution horizontale, les cotisations sociales, autre type de prélèvement obligatoire, permettent de financer un revenu de remplacement pour couvrir certains risques sociaux, la maladie ou le chômage par exemple.

Redistribution : Ensemble des transferts de revenus (prélèvement obligatoires et versements de prestations sociales) organisés principalement par l’administration publique dans un but de justice sociale (verticale) ou pour couvrir les risques sociaux (horizontale). L’objectif de cette redistribution est d’atteindre davantage de justice sociale.

Prestations : Ressource compensatoire (en espèce ou en nature) versée généralement par les organismes de Sécurité Sociale, aux assurés sociaux, quand le risque social couvert se réalise (remboursement maladie, indemnité de congés payés, indemnité chômage, pensions de retraites, etc.)

Cotisations : Versements effectués par les employeurs et les employés pour alimenter les organismes sociaux (Sécurité sociale).La somme correspond à un revenu différé puisqu’elle est reversée par les organismes sociaux quand le risque couvert apparait (maladie, accident du travail, famille, etc.).

  • Le versement de prestations sociales corrige les inégalités issues du partage de revenus primaires. Ces revenus de transfert, liés au système de protection sociale, peuvent être de deux types. Il peut s’agir, d’une part, de prestations d’assurance, comme les pensions de retraite ou les indemnités de chômage, qui opèrent une redistribution de revenus des actifs occupés vers les person­nes confrontées à des risques sociaux (retraités, chômeurs, malades…). Il peut s’agir, d’autre part, de prestations d’assistance sous conditions de ressources, comme les minima sociaux et les aides au logement, qui contribuent aussi à réduire les écarts de revenu. Par exemple, en 2011, les prestations ont constitué au total près de 40 % (9 956/5 956) du revenu disponible des 10 % des ménages français les plus modestes dont la moitié pour les seuls minima sociaux et RSA activité (document 1).

Transferts monétaires ou en nature (services collectifs par exemple) vers les ménages, effectués par l’Etat ou la Sécurité sociale, grâce à des prélèvements sur les revenus de certains individus ou ménages.

Verticale

On parle de redistribution verticale lorsque cette redistribution aboutit à une réduction des inégalités. En effet le versement des prestations sociales, améliore le sort du premier décile.

Horizontale

On parle de redistribution horizontale lorsque cette redistribution se contente de couvrir les risques sociaux quel que soit le niveau des revenus, y compris donc lorsque cette couverture se fait au sein d’un groupe d’individus ayant le même niveau de revenu ou au bénéfice d’individus ayant les revenus les plus élevés.

 

Les deux logiques principales de protection sociale (assistance/assurance) :
− Une logique verticale de redistribution et de solidarité (recherche de l’équité sociale par les prélèvements obligatoires et le versement de prestations). Le droit à l’assistance ne dépend pas d’une cotisation préalable mais d’une situation particulière de l’individu. On parle de prestations non contributives financées par l’impôt (exemple du RMI, RSA)
− Et/ou une logique horizontale d’assurance (ceux qui subissent le risque sont financés par ceux qui ne le subissent pas). L’ayant droits reçoit un revenu de transfert fondés sur des droits acquis grâce à une cotisation préalable (exemple de l’assurance chômage).
Assurance : l’institution perçoit une cotisation préalable pour payer les dommages éventuels de l’individu couvert contre un risque. In extenso : Contrat passé entre une personne et une organisation qui garantit contre un risque particulier éventuel (par le versement d’une indemnité compensatrice du dommage), en échange du versement régulier d’une contribution (une cotisation, une prime).
Assistance : l’institution couvre les dommages éventuels à l’individu, même s’il n’a pas cotisé au préalable In extenso : Aide financière ou en nature accordée à la population la plus exposée aux risques sociaux (selon ses besoins et sans contreparties). Les prestations sont financées par un prélèvement collectif (impôt ou taxe).

L’impact économique
Approche théorique Keynésienne de la protection sociale
Dans une perspective Keynésienne, la protection sociale agit positivement sur l’activité économique car elle soutient la consommation donc la demande effective (consommation + investissements), la production et l’emploi (redistribution horizontale et verticale).
La protection sociale aurait aussi des effets contra cycliques positifs : amortissement des crises par distribution de pouvoir d’achat (par exemple, la distribution d’allocations chômage permettrait de compenser l’impact négatif sur la demande de consommation finale des ménages, conséquence d’une progression du chômage)
Approche théorique libérale de la protection sociale
A l’inverse, pour les Libéraux, la redistribution n’incite pas les pauvres à travailler et épargner, et diminue l’épargne des plus favorisés avec un effet dépressif sur l’investissement, et donc la croissance.
Néanmoins, elle peut éventuellement constituer un investissement en capital humain, lequel améliore la productivité des travailleurs (perspective libérale).
L’impact social de la protection sociale : une fonction d’intégration sociale
L’Etat-Providence (un terme au départ péjoratif, popularisé par le député conservateur Emile Ollivier, vers 1880) a corrigé les effets pervers de l’industrialisation (exclusion et chômage) et de l’urbanisation accélérée (banlieues dangereuses de la fin du 19ème, bidonvilles des Trente glorieuses…)
Aujourd’hui, le système de protection sociale constitue toujours le dernier maillon reliant les individus en situation précaire au reste de la société (par exemple avec le RMI RSA, expression de la solidarité nationale et de la lutte contre l’exclusion). Par la redistribution verticale, elle corrige en partie les inégalités de revenus et permet de lutter contre la pauvreté, ce qui a contribué à désamorcer les risques de conflits sociaux.
Le système de protection sociale joue ainsi un rôle fondamental dans la cohésion sociale et la stabilité politique, ce qui rassure les entreprises et crée un climat de confiance propice aux affaires. C’est aussi une manière de mettre l’accent sur les liens entre les problématiques sociologiques et les problématiques économiques.

2. La fiscalité progressive donne des ressources pour financer des services collectifs non-marchands

Prélèvements obligatoires et progressivité

  • Les prélèvements obligatoires réduisent également les écarts de revenu et participent au financement de la protection sociale. Il en existe deux formes : les cotisations sociales et les impôts directs ou indirects. Si les premières ont un effet faiblement redistributif entre moins aisés et plus aisés, elles ouvrent droit à des prestations d’assurance. Les impôts directs progressifs, qui constituent une forme de fiscalité, permettent de réduire les inégalités puisque leur taux de prélèvement augmente avec le revenu. En 2011, les 10 % des ménages français les plus aisés ont acquitté un montant moyen de prélèvement sept fois plus élevé (15 429/232) que les 10 % les plus modestes (document 1).

On distingue 3 types d’impôts (prélèvements obligatoires pour contribuer aux dépenses d’intérêt général des pouvoirs publics) :

  • Impôt progressif : plus le revenu est élevé, plus le taux est élevé (exemple de l’impôt sur le revenu). On réduit ainsi les inégalités de revenus primaires (objectif de justice sociale).
  • Impôt proportionnel : le taux est le même quelque soit le revenu (exemple de la CSG, de la « flat tax »). En relatif, tout le monde est au même taux, mais en absolu c’est inégalitaire. 10% de prélèvement sur un pauvre (par exemple, 50€ quand on gagne 500€) est plus lourd que 10% de prélèvement sur un « riche » (par exemple 500€ quand on gagne 5000€).
  • Impôt régressif : plus le revenu est élevé, plus le prélèvement est faible (exemple de la TVA, impôt sur la consommation : les « riches » consomment moins, et sont donc moins taxés). C’est aussi le problème posé par « l’optimisation fiscale » : les plus riches disposent de plus d’experts pour échapper à l’impôt. Au final, les plus pauvres payent pour le service collectif rendu aux plus riches (Robin des bois à l’envers).

En France, l’impôt le plus important est la TVA. Par ailleurs, il faut remarquer que l’on s’inscrit dans une période de réduction continue et volontaire, des recettes fiscales (discours anti-Etat)

Au niveau international on fait souvent l’erreur de comparer des taux de prélèvements obligatoires (PO, c’est-à-dire impôts et taxes/PIB, autour de 47% du PIB), en s’attachant au mot « prélèvement » alors que les autres pays n’ont pas le même système de protection sociale qu’en France (en France PO comprend les cotisations sociales, alors que dans la plupart des autre pays anglo-saxons, la protection sociale est financée individuellement par des organismes privés). Ainsi, en France l’impôt est moins élevé qu’aux USA (autour 10% contre 12%), la protection sociale publique (incluant les retraites) étant de l’ordre de 24% contre 7% aux USA.

B. L’action sur les inégalités sociales et politiques

1. Combattus par des aides et des lois : la lutte contre les discriminations

La discrimination est une différence de traitement reposant sur un critère interdit par la loi (liste précise de 23 critères : sexe, âge, apparence physique, religion, patronyme, santé, moeurs…), dans un domaine prévu par la loi (emploi, logement, éducation, accès aux biens et services).
La discrimination à un impact sur les 3 dimensions de l’égalité : droit, chances, et situations. En luttant contre ces discriminations, les pouvoirs publics agissent en faveur de la justice sociale.
La redistribution vise essentiellement à réduire les inégalités de situation. Or, la quête de justice sociale implique de lutter contre d’autres formes d’inégalité, telles les discriminations qui sont des inégalités de traitement du fait de caractéristiques sociales, ethniques, religieuses, sexuelles ou encore physiques. Le document 3 met en relief la discrimination des femmes dans la sphère politique française : elles sont largement sous-représentées dans les principales institutions politiques. Ainsi, en 2007, on ne compte que 18,5 % de femmes parmi les députés et seulement 13,8 % parmi les maires (document 3). Les personnes porteuses de handicaps sont également concernées : en 2008, parmi les jeunes âgés de 10 à 24 ans porteurs d’au moins un handicap, 41 % déclarent être victimes de discriminations contre 6 % pour l’ensemble de la population (document 4).

Ces formes d’injustice sociale sont combattues par les pouvoirs publics. Ils peuvent adopter des lois condamnant les discriminations. Par exemple, les établissements recevant du public ont l’obligation de rendre leurs locaux accessibles aux personnes en situation de handicap. D’autres mesures consistent à accorder volontairement un traitement préférentiel à des groupes sociaux désavantagés. Ainsi, les entreprises de plus de vingt salariés doivent respecter un pourcentage minimum de salariés en situation de handicap, sous peine d’être sanctionnées. Depuis 2000, la France a mis en place des lois sur la parité. En conséquence, dans les conseils régionaux où l’alternance stricte des hommes et des femmes sur les listes électorales doit être respectée, près d’un élu sur deux est une femme (document 3).

Dans tous les cas, pour lutter contre les inégalités injustes, il est nécessaire que les pouvoirs publics interviennent. Parmi ces interventions, on peut distinguer les politiques de « discrimination positive ».

Si tous les citoyens ont les mêmes droits (droit à l’instruction par exemple), ils n’ont pas tous les mêmes chances de réussite. Dès lors, les pouvoirs publics, par la « discrimination positive », peuvent favoriser certains groupes sociaux, qui n’ont pas les mêmes chances « initiales » de réussite que les autres. Dans le système scolaire, on peut doter des établissements scolaires accueillant une population défavorisée de moyens plus importants, alors que l’école « républicaine » suppose une stricte égalité de moyens entre les établissements scolaires. La loi sur la parité entre les hommes et les femmes est un autre exemple de « discrimination positive ».

 

2. Combattus par des services collectifs non-marchands

Services collectifs : Ensemble des activités d’intérêt général (notamment transports collectifs et éducation publique), financées par les prélèvements obligatoires et proposé gratuitement (ou quasi) à la population, par les organismes publics (ou sous contrôle public). C’est une forme de redistribution verticale.

Un deuxième outil très important est la production de services collectifs non-marchands (notamment éducation, santé, logement social, un peu transport, un peu énergie). Cela permet aux plus modestes de bénéficier d’un service autrement inaccessible (aides aux familles nombreuses, aides aux logements, écoles gratuites, allocation de rentrée scolaire…) : permettent à ceux qui n’auraient pas les moyens de payer l’équivalent en services marchands, de bénéficier de façon égale à des ­services indispensables. On rappelle que la production de services collectifs s’appuie sur l’analyse des défaillances du marché. L’éducation, la santé (biens tutélaires) produisent des externalités positives pour l’ensemble de la collectivité, mais le seul jeu du marché aboutit à des exclusions et inefficacités (concentration sur les plus riches). C’est la justification économique de l’intervention de l’Etat. En outre, les ménages peuvent ainsi consacrer leur revenu disponible à d’autres types de dépenses. Mais on peut aussi justifier ces interventions avec des arguments sociologiques sur la question du lien social et de la cohésion sociale des territoires.

Cette forme de redistribution a joué en 2009 un rôle deux fois plus important que la redistribution monétaire sur la réduction des inégalités de niveaux de vie en France.

II. Cette action est parfois inefficace

A. L’inefficacité quant aux actions sur les inégalités économiques

 

1. Les inégalités et la pauvreté augmentent, limites des redistributions
  • Enfin, certaines prestations d’assistance, comme les minima sociaux, peuvent avoir un effet désincitatif sur l’activité : les bénéficiaires ont alors des difficultés à sortir de la pauvreté. Les inégalités de situation ne sont ainsi pas réduites.

La crise de légitimité de l’Etat providence selon P. Rosanvallon
Le principe d’un système de protection sociale n’est plus aussi bien compris et accepté par la population aujourd’hui. Les critiques se multiplient, chacun croyant que l’autre profite plus d’un système qui semble opaque. La protection sociale :
− Serait source d’irresponsabilité et de comportements de passagers clandestins (« free rider »). En effet, pourquoi faire des efforts couteux et douloureux pour épargner et se prémunir contre les risques de la vie, alors qu’un système généreux (l’Etat providence).
− Renforce l’individualisme dans la mesure où elle s’est substituée aux solidarités primaires de proximité
− Dégraderait la compétitivité des entreprises françaises par rapport à leurs concurrentes étrangères (coût des « charges sociales »).

La crise d’efficacité (« trous » dans le système de protection sociale) de l’Etat providence selon P. Rosanvallon
− La protection sociale fondée sur le travail stable, n’est plus adaptée en période de chômage de masse et de précarité. De nombreuses catégories de population, écartées de l’activité professionnelle (femmes isolées, jeunes de moins de 25 ans…) n’accèdent ainsi qu’à peu de droits sociaux (qui sont donnés aux titulaires d’un emploi stable).
− Certaines mesures dites de « rationalisation » financière (ticket modérateur, forfait hospitalier, moindre remboursement…) aggravent les inégalités face aux soins : la contribution demandée, même modeste, exclut les plus pauvres.

2. La fiscalité a aussi ses limites

La fiscalité a aussi des limites : les exonérations pour les hauts revenus diminuent la progressivité de l’impôt et sa capacité à réduire les inégalités. La TVA a un effet dégressif : si son taux d’imposition est constant pour le même type de biens, il diminue relativement au revenu puisque les plus riches consacrent une part moins importante de leur revenu à la consommation.

La crise financière de l’Etat providence selon P. Rosanvallon
La crise financière est le résultat d’un effet de ciseau : les dépenses augmentent, alors même que les recettes stagnent. On peut identifier plusieurs explications à ce phénomène :
− Le chômage massif qui entraîne baisse des cotisations sociales et augmentation des prestations sociales versées
− La dégradation du rapport entre cotisants et retraités (liée au vieillissement de la population et au raccourcissement de la durée de vie active).
− L’augmentation des dépenses de santé (liée à l’amélioration du niveau de vie et de l’instruction, et au vieillissement de la population).

Fiscaliser le financement de la sécurité sociale et passer à un système Beveridge
• C’est l’esprit de l’introduction de la CSG et du RDS (en 1991 et 1995 au départ à un taux très faible). Le recours à l’impôt (portant théoriquement, sur toute la population)
Fiche TES 2017-2018, Lycée Louis Barthou, L.Bruneau
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permet de compenser « le manque à gagner » né de la progression du nombre de chômeurs (moindre progression du nombre d’actifs occupés et cotisants à taux plein)
• Mais de manière générale l’augmentation des prélèvements obligatoires se heurte selon les libéraux à la contrainte de compétitivité et serait « désincitative »

B. L’inefficacité quant aux actions sur les inégalités sociales et politiques

1. Les lois anti-discrimination se heurtent à des traditions culturelles fortes

Mais les résultats des luttes contre les discriminations sont peu concluants, car les discriminations sont souvent très difficiles à prouver (un employeur qui refuse un candidat sur la base de son nom, pourra toujours parler d’une insuffisance professionnelle).

Finalement, le poids des ajustements et des réformes retombe le plus souvent sur les catégories les plus faiblement organisées (jeunes, retraités, chômeurs…) qui ne peuvent s’engager dans un mouvement collectif. C’est encore le cas dans le plan Valls 2014.

Les réformes s’appuient sur la volonté de promouvoir de la redistribution sélective et des discriminations positives : l’idée est de cibler la dépense sur les plus nécessiteux. Mais cela, entraine aussi un recul des protections pour l’ensemble (il suffit ensuite de bouger la limite, le seuil entre les plus nécessiteux et les simples nécessiteux).

2. Les services collectifs se réduisent

Avec un impact, par exemple, sur l’espérance de vie ou sur le taux d’accès aux grandes écoles

Les réformes s’appuient sur un principe de révision des services publics : par exemple ceux qui bénéficient d’un certain type de services sans payer, alors qu’ils en ont largement les moyens, devraient en être exclus (voir chap. sur services publics). Bien souvent ce type de mesures d’exclusion justifiées par des raisonnements louables, visent en fait à compenser la baisse des moyens publics financiers et humains affectés à la tâche de distribution (réduction du nombre de fonctionnaires, externalisation des services publics, etc…)

 

Chapitre 8 : Liens sociaux

Chapitre 8 : Quels liens sociaux dans une société où s’affirme le primat de l’individu ?

Introduction

1. La crise actuelle du lien social, une répétition de la fin du 19ème siècle ?

Le 19ème siècle est un siècle de grandes transformations politiques, économiques et sociales

  • Sur le plan politique, après 1789, c’est la fin de la monarchie absolue, et la mise en place du principe de souveraineté du peuple. Cela signe la fin de la société d’ordres (pas de mobilité sociale) et le passage à une société de statuts acquis (méritocratie : construire le statut social au lieu de l’hériter > angoisse), le tout dans un contexte de contestation de la place centrale de la religion (sécularisation de la société : laïcisation).
  • Sur le plan social et économique, c’est le siècle de l’exode rural (même si la population reste majoritairement rurale), et corrélativement le siècle de l’urbanisation (perte de repères…) et de la formation de la classe ouvrière.
2. La montée de l’individualisme

Les individus s’émancipent donc progressivement des tutelles locales, le contrôle social s’affaiblit, le groupe social n’est plus aussi homogène et l’individualisme progresse dans les sociétés occidentales.

On peut dire rapidement, que l’individualisme est une attention portée aux droits de l’être humain (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ; égalité et liberté par rapport au collectif, à la société) et à son autonomie (capacité à se donner ses propres règles de comportement). L’individualisme peut se dégrader en égoïsme quand il désigne un repli sur soi et un refus des solidarités collectives (l’individualisme ne devient un problème qu’à ce moment là). Individualisme : émancipation des tutelles (plus personne ne nous donne des injonctions morales > autonomie, je me donne mes propres normes et valeurs), capacité à affirmer ses droits (droit à lutter contre l’oppression…).

3. L’émergence de la sociologie

Dans ce contexte de grandes transformations sociales, la sociologie, avec Durkheim (1858-1917) en France (et Weber en Allemagne) va se constituer et se développer autour de la question centrale du lien social : comment remplacer la religion, les traditions et les communautés locales, c’est-à-dire les anciens facteurs de cohésion sociale qui disparaissent ? On remarque que cette interrogation sur la cohésion sociale (ce qui rassemble et fait l’unité du groupe : l’intensité du lien social, politique, marchand) va de pair avec une inquiétude croissante des dirigeants politiques vis à vis des « classes dangereuses » (qui explique la politique « sociale anti-socialiste » de Bismarck en Allemagne, en 1880-1890). La sociologie s’est donc constituée à cause de l’écroulement de la société et va tenter de repenser les liens sociaux avec les individus : c’est la crise du lien social.

Cohésion sociale : Ce qui permet la solidarité et l’unité des membres d’une communauté (sentiment d’appartenance, liens répétés et forts, croyances communes)

Lien social : ensemble des relations, des normes et valeurs, qui relient les individus et les groupes, et les rendent solidaires (lien d’engagement et de dépendance réciproque).

4. La crise du lien social, de nouveau d’actualité

Aujourd’hui, avec par exemple, la persistance d’un chômage de masse (autour de 10-11% de la population active), un nombre croissant de sans-abri (100 à 200 000, selon des sources très parcellaires) et de bénéficiaires du RSA (plus de 1,85 millions de foyers), la dégradation des banlieues, l’hostilité des élites aux impôts, la montée des extrêmes politiques et des discours xénophobes… se pose à nouveau, la question de savoir comment concilier lien social et individualisme, dans le cadre cette fois d’une société industrielle en crise, avec des instances de socialisation transformées et apparemment inefficaces.

Une société est un groupe humain. Comment imag

I. Evolution des formes de solidarité selon Durkheim

A. L’intégration sociale (le degré de cohésion sociale) et formes de lien social

1. L’intégration sociale

L’intégration sociale désigne couramment

  • l’insertion d’un individu dans un ensemble social (et sa participation à la vie collective) : c’est alors un état (être intégré ou non).
  • dans une perspective dynamique, l’intégration désigne aussi le processus conduisant à cette insertion (s’intégrer à un groupe ou être intégré par un groupe ; comment l’individu s’intègre-t-il ?).
2. Deux mécanismes produisent de l’intégration sociale (socialisation et contrôle social)

On fait référence ici à l’efficacité ou non des processus de socialisation (processus par lesquels la personne humaine apprend et intériorise les éléments socio-culturels, normes et valeurs) et de contrôle social (sanctions positives et négatives, informelles ou formelles). Déviance : transgresser les normes et valeurs culturelles dominantes, délinquance : transgresser les lois. Soit on rectifie son comportement, soit on assume son exclusion progressive.

Socialisation : Processus par lequel la personne humaine apprend et intériorise les éléments socioculturels et la culture d’une société (normes, valeurs, pratiques, symboles, modèles et croyances d’une société) sous l’influence d’agents de socialisation (famille, groupes de pairs, école, médias, etc.). La socialisation primaire se déroule pendant l’enfance, la socialisation secondaire continue durant toute la vie adulte. Contrairement à l’éducation, la socialisation est parfois implicite. Le partage d’un code socioculturel commun marque notre appartenance au groupe.

C’est aussi une relation à double sens (individu <–> société) qui passe par le partage de valeurs et normes communes, et produit de la cohésion sociale (un sentiment d’appartenance au groupe à l’origine de l’unité et de la solidarité des membres du groupe).

3. Les formes de lien social

Presque chaque auteur a sa typologie des liens… Le lien social (ce qui relie aux autres) peut alors prendre les trois formes suivantes (Dominique Schnapper) :

  • le lien de sociabilité (lien avec les amis, l’entourage, échanges quotidiens, environnement proche … qui peut prendre la forme d’un lien marchand)
  • le lien de solidarité (sentiment d’appartenance a un collectif, une communauté : être palois)
  • le lien civil (appartenance du citoyen à la collectivité, qui est aussi un sentiment de solidarité : nation, état)

On peut aussi distinguer :

  • les liens primaires (de proximité)
  • les liens indirects par la médiation d’institutions (emplois, associations…).

D’autres auteurs préfèrent plus simplement, distinguer entre :

  • le lien communautaire (relations sociales : amis…)
  • le lien marchand (relations économiques)
  • le lien politique (relations au pouvoir et à la Nation, en tant que citoyen)

Enfin, Serge Paugam (sociologue contemporain) propose la typologie suivante :

  • Le lien de filiation
  • Le lien de participation élective
  • Le lien de participation organique
  • Le lien de citoyenneté

B. Les facteurs de cohésion sociale selon Durkheim

Selon Durkheim (De la division du travail social, 1893), l’intensité du lien social au sein d’un groupe dépend de trois facteurs (conscience collective, relations sociales, buts communs). Si un seul de ces trois éléments manque, alors une crise du lien social peut apparaître :

  • Une forte conscience collective : ensemble des croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres. C’est à dire une intériorisation de la culture commune, une idée de groupe (qui ne réapparaît que lors de catastrophes…).
  • Des relations sociales nombreuses et diversifiées entre les membres du groupe (entretien régulier de la réalité sociale du groupe
  • L’existence de buts communs (accords sur les « grandes » valeurs : liberté, égalité fraternité ; les divisons sont sources de tensions)

C. Le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique

1. Les causes sociales et démographiques de la division croissante du travail social

L’augmentation de la population (« volume social »), de sa concentration (« densité matérielle ») et des relations sociales (« densité morale ») expliquerait la division croissante du travail social. Dans les sociétés modernes, chacun doit alors se spécialiser dans des tâches de plus en plus précises, ce qui peu à peu différencie les individus. L’individu développe une compétence qui lui est propre et qui va le caractériser car il possède une spécialisation que les autres n’ont pas : il devient alors un individu.

L’analyse de Durkheim est une critique directe de l’explication économique proposée par Adam Smith. La notion d’individu n’existant pas avant le processus de division du travail, il ne peut donc le mettre en place rationnellement après, comme le postule Adam Smith.

2. Il existe deux formes du lien social (solidarité mécanique et solidarité organique) selon Durkheim

La division croissante du travail social (en grandes fonctions, en métiers, chacun se spécialisant) entraînerait, selon Durkheim, le passage progressif de la solidarité mécanique dans les sociétés traditionnelles, à la solidarité organique qui caractérise les sociétés modernes et complexes.

La solidarité mécanique

Solidarité mécanique fondée sur la similitude entre les hommes, à l’image des rouages interchangeables d’un mécanisme : la personne humaine est utile comme pièce d’un mécanisme, mais n’est pas d’une importance capitale. Elle peut être remplacée facilement dans l’ordre collectif, et n’a pas une conscience forte d’exister en tant qu’individu porteur de droits.

Le partage de croyances et pratiques communes, qui forment une conscience collective, fait que les rôles et comportements individuels sont dictés par les normes collectives (fatalisme de l’ordre social, importance du droit répressif pour recadrer les anomalies, sanctionner les atteintes à l’ordre). La structuration sociale est finalement limitée à la parenté, l’âge et le sexe (rôles sociaux simples).

Solidarité mécanique : Concept proposé par Emile Durkheim (De la division du travail social, 1893) pour désigner le type de lien social qui s’établit dans les sociétés traditionnelles avec faible division du travail, et où la conscience collective recouvre la conscience individuelle, avec des valeurs collectives impératives et des croyances accompagnées de rituels. Les individus y sont similaires et interchangeables à l’image des pièces d’un mécanisme. Elle est caractérisée par le droit répressif.

II. Coexistence des formes de lien social

A. Les problèmes de cohésion sociale selon Durkheim

B. La coexistence des formes de lien social (Simmel)

III. Evolution du rôle des instances d’intégration (famille, école, travail, état) et les difficultés actuelles

A. La fragilisation de l’institution familiale

1. Crise de la famille ?
2. L’affaiblissement de la capacité socialisatrice de la famille
3. Un constat de crise de la famille qu’il faut nuancer

B. La crise de la démocratisation scolaire (rapide aperçu, voir aussi mobilité sociale)

1. Les missions contradictoires de l’école
2. Quelles voies de réforme de l’école ?

C. La crise du modèle d’intégration par le travail

1. L’emploi permet l’intégration économique
2. L’emploi facilite l’intégration sociale
3. L’emploi fournit un statut social
4. L’emploi ne parvient plus à remplir sa fonction intégratrice : désaffiliation ou disqualification ?

D. Citoyenneté et intégration nationale

1. La crise de la citoyenneté
2. La crise de l’intégration républicaine

Conclusion : Pour aller plus loin dans l’analyse de Durkheim : le rôle des réglés et des groupes intermédiaires dans intégration sociale

1. Les règles collectives maintiennent et renforcent la cohésion d’une société (Supplément sur Durkheim)
2. Le diagnostic de l’anomie (Supplément sur Durkheim)
3. Les groupes intermédiaires comme relais d’intégration (Supplément sur Durkheim)
4. Le risque des groupes intermédiaires (Supplément sur Durkheim)

 

Plans possibles :

  • Assiste-t-on à une crise du lien social ? I. Du point du vue communautaire II. Marchand III. Politique
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